Littérature
Apprendre à vieillir (avec les romanciers)
Philip Roth dans son appartement à New York, le 15 novembre 2012. ©Fred R Conrad/The New York Times / Redux / Réa
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Et si l’allongement de la durée de nos vies transformait la littérature ? C’est l’hypothèse d’Alexandre Lacroix, qui montre, à la lumière des œuvres de Richard Ford, Ian McEwan et Philip Roth (photo), qu’un champ de description inédit s’ouvre depuis quelques années : l’expérience de la vieillesse et la proximité de la mort.
La parution ces jours-ci du Paradis des fous, le dernier roman de l’écrivain américain Richard Ford (né en 1944), est l’occasion de faire le point sur une sorte de continent noir, et nouveau, en train d’émerger dans le panorama de la littérature contemporaine. En effet, l’art du roman est depuis toujours lié à l’expérience – qu’un auteur a de sa propre psychologie, des relations avec les autres ou encore des circonstances sociopolitiques dans lesquelles il évolue. Or un phénomène s’est déroulé au cours du XXe siècle, qui tend à produire ses effets littéraires depuis une quinzaine d’années seulement – je veux parler de l’allongement de l’espérance de vie. Nous avons aujourd’hui un certain nombre de romanciers de premier plan qui sont entrés dans le troisième âge, tout en restant parfaitement maîtres de leur art et de leurs moyens d’évocation, de leur capacité à construire des narrations ambitieuses. Ils sont donc en mesure de nous décrire, de l’intérieur, le vieillissement et la préparation à la mort. Qu’est-ce que ces grands auteurs ont à nous révéler sur ce qui se passe en nous, lorsqu’on passe au-delà de la ligne d’ombre qui sépare la maturité du terme de l’existence ?
Ne plus surjouer la forme
À un moment donné, une sorte de voile d’illusion tombe – celui de l’éternelle jeunesse, de l’invulnérabilité que notre société a tant l’habitude de mettre en scène. On ne peut plus feindre d’avoir un corps en pleine forme, il devient nécessaire de composer avec des douleurs et des maladies chroniques. De manière cruelle, Le Paradis des fous (à vrai dire l’un des romans les plus glauques qu’il m’ait été donné de lire, mais on hésite à formuler cette critique, Richard Ford est susceptible, le bonhomme ayant envoyé à une romancière qui l’avait démoli un livre criblé de balles), s’ouvre sur une réunion d’anciens combattants. Le narrateur, personnage qui est le double de l’auteur et qui revient dans ses romans depuis Un week-end dans le Michigan, paru en 1986, Frank Bascombe, retrouve ses camarades de la promotion 1963 de l’Académie militaire de Gulf Pines. Tous sont désormais des « connards racornis », au fil des années Frank les a vus devenir « taiseux, renfermés, lourdauds, un poil agressifs et souvent déglingués ». Mais il y a ce soir-là, en particulier, Pug Minokur, qui était la vedette de l’équipe de basket de ces apprentis marines. Frank s’empresse d’aller lui serrer la main. Pug Minokur a un regard vitreux et émerveillé. Il est doux, docile. Il marmonne entre ses dents pourries : « Il faut que tu comprennes. Je suis vraiment heureux », puis il part dans des divagations sur sa mère et sur une petite pendule qui ne marche plus. Hélas ! Pug est gaga.