La lettre du lundi
Assassinat de Charlie Kirk : le sens de l’intrigue
Bristol, dans le Tennessee (États-Unis), le 13 septembre 2025. Un hommage à l’activiste d’extrême droite Charlie Kirk est diffusé avant une course automobile de la Nascar Cup Series. © Wade Payne/AP/Sipa
« On dit souvent des Américains qu’ils ont l’art de se saisir, au présent, des événements de leur vie sociale et politique pour en faire des films ou des séries à suspense, centrés autour d’un dilemme moral qui parle au monde entier. Avec l’affaire Charlie Kirk et ses multiples rebondissements, tout se passe dans l’autre sens, comme si la réalité imitait la fiction.
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Petit rappel pour ceux qui ont manqué les premiers épisodes. Il y a d’abord cet assassinat politique “en direct”, dans la droite ligne de ceux perpétrés contre Martin Luther King, JFK ou tentés contre Trump lui-même, d’une des figures les plus étonnantes de la vie publique américaine : ce jeune activiste Charlie Kirk, qui a joué un rôle majeur dans le succès du mouvement Maga et la réélection de Donald Trump, en particulier auprès des jeunes. Son originalité ? Comme d’autres polémistes du même acabit qui essaiment aujourd’hui un peu partout, c’est un rhéteur qui prétend défendre la raison et l’argumentation contre les idéologues progressistes et marxistes du “wokisme”. Fort du soutien financier de riches donateurs conservateurs, il anime des émissions et des podcasts, et il se rend sur les campus universitaires en invitant ses adversaires à lui prouver qu’il a tort sur tous les sujets polémiques – du réchauffement climatique à l’immigration en passant par le port d’arme ou l’avortement, alors qu’il regrette ouvertement les droits civiques attribués aux Noirs en 1960, s’oppose à l’avortement même pour les femmes violées et défend le port d’armes au risque de tueries de masse. “Prove me wrong!”, martèle-t-il en gage de sa bonne foi, recyclant un stratagème aussi vieux que la rhétorique et qui consiste à faire peser la charge de la preuve à l’adversaire (comme si la difficulté à fournir les preuves d’une erreur transformait cette erreur ou cette aberration en vérité). Cela marchait tellement bien… qu’il en est mort. Le 10 septembre dernier, lors d’un meeting à l’université d’Utah, sous le tir d’un jeune étudiant.
Premier dilemme moral : faut-il défendre la liberté d’expression de nos ennemis, ou plutôt considérer qu’ils sont responsable de la violence qu’ils déchaînent ? D’autant plus quand ils admettent par avance que celle-ci est le prix à payer pour la liberté du port d’arme, qu’ils défendent envers et contre tout. Dans une tribune enlevée, intitulée “J’aimais beaucoup Charlie Kirk”, l’écrivaine Emma Becker affirme ainsi : “Les conservateurs ont perdu une voix, ils en sont conscients. Mais ceux qui détestaient Charlie Kirk et les valeurs qu’il portait ont perdu plus précieux encore : un contradicteur contre lequel aiguiser leurs arguments et leur esprit critique. S’ils s’en réjouissent, c’est parce qu’ils n’ont rien compris, et la chute nous fera tout drôle à tous.” Ce à quoi la philosophe Manon Garcia lui a répondu sur Instagram, tout en précisant qu’elle ne pensait pas que ce soit une bonne idée de liquider les hommes politiques, aussi extrêmes soient-ils : “Petit rappel à Emma Becker : Kirk aurait voulu qu’une femme comme elle aille en enfer et qu’on lui retire ses enfants, hein.”
Deuxième épisode : alors que le FBI publie des vidéos d’un jeune homme en fuite et lance une chasse à l’homme dans tout le pays et que Donald Trump réclame, avant même que le suspect ne soit arrêté, la peine de mort pour venger un “martyr” de la liberté d’expression, on apprend que le tireur vient d’être identifié et appréhendé. Loin du militant radical que l’on attendait, Tyler Robinson est un jeune homme de 22 ans, sans histoires et sans affiliation politique, issu d’une famille croyante et conservatrice, mormone et électrice de Trump… et il venait d’obtenir une bourse du mérite pour poursuivre des études supérieures. Comment a-t-il été arrêté ? Confondu par son père qui l’aurait distingué sur les images diffusées, il a reconnu les faits et accepté de se rendre, plutôt que se suicider, après que ses proches ont averti les autorités.
Deuxième dilemme : que doit faire un père lorsqu’il découvre que son fils est un assassin ? L’aider à fuir ou le livrer à la police ?
Troisième épisode et troisième dilemme : alors que la thèse de l’assassinat politique faisait redouter l’installation d’un climat de nouvelle guerre civile aux États-Unis, on apprend ce week-end que le mobile réel de Tyler Robinson aurait été autant personnel et sentimental que politique. Ayant noué une “relation amoureuse” avec son co-locataire en cours de transition de genre, il n’aurait pas supporté les virulentes diatribes de Charlie Kirk contre les trans. Depuis une décennie, alors même qu’elle ne concerne qu’une infime minorité de personnes, la “question trans” s’est en effet installée au cœur du débat public, américain en particulier. Elle oppose d’un côté l’extrême droite conservatrice, qui y voit une ultime atteinte à ce qui est donné par la nature ou par Dieu dans la condition humaine ; de l’autre côté, la gauche progressiste, qui voit dans la distinction entre le sexe – donné – et le genre – construit et réversible – le signe ultime de la liberté et de la plasticité humaines. Ce qui fascine dans l’assassinat de Charlie Kirk, c’est de voir qu’un jeune homme issu d’une famille conservatrice, apparemment offensé dans son propre choix de vie par le discours haineux d’un polémiste, se lève un matin en décidant de lui régler son compte… avant de se rendre aux autorités sur les conseils de son propre père. Comme dans Roméo et Juliette, la boucle est bouclée : le déchirement rhétorique, moral et politique de l’Amérique autour de la définition de la condition humaine trouve dans un destin individuel sa solution tragique.
Dans sa Poétique, Aristote définit les histoires que racontent les hommes comme l’imitation de celles qu’ils vivent. Le récit (tragique, poétique, historique même) est une mimèsis, une imitation de l’action, et l’art du raconter repose sur la capacité de “composer une intrigue” (Poétique, 1447a, 2) en agençant de manière ordonnée et vraisemblable le matériel confus que lui fournit la vie. Avec l’affaire Charlie Kirk, tout se passe comme si l’action humaine s’était mise à imiter un scénario de tragédie classique et de cinéma hollywoodien : deux “acteurs” sont conduits, presque malgré eux, à mettre en jeu leur vie pour incarner une intrigue autour de la déchirure de la société américaine. Rien ne dit cependant que cette intrigue, ce plot, selon le terme anglais qui désigne aussi un complot, soit terminée… »