La lettre du jeudi
Assassinat de Charlie Kirk : un prétexte en or pour Donald Trump
Orem, dans l’Utah (États-Unis), le 10 septembre 2025. Le militant ultra-conservateur Charlie Kirk est transporté par des agents de sécurité après avoir été abattu lors d'une prise de parole à l’université de la vallée de l’Utah. © Charles-McClintock Wilson/Zuma/Sipa
« “Tout le monde devrait être capable d’une grande violence. Car lorsqu’on n’est pas capable de violence, il n’y a aucune moralité à se restreindre.” L’aphorisme n’est pas de Gandhi mais de Louis Sarkozy qui, tout en muscles et couvert de tatouages faisant référence à l’Empire romain, a récemment jugé bon d’exposer sa pratique du jiu-jitsu brésilien à un journaliste du Figaro prêt à avaler ses niaiseries masculinistes.
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Lorsque j’ai vu cette vidéo, je me suis bêtement esclaffée face au ridicule de la mise en scène. Une semaine plus tard, j’en viens presque à considérer Louis Sarkozy comme un sage antique digne de la plus grande révérence tant le climat de violence politique s’est exacerbé. Hier, l’assassinat de Charlie Kirk, “influenceur” de 31 ans devenu une icône des jeunes Maga après contribué à faire élire Trump, semble avoir ouvert une nouvelle brèche dans l’opinion. Ce militant conservateur américain a été tué par un sniper lors d’une réunion publique sur un campus, le tireur étant sans doute un adversaire politique. Ironiquement, Kirk était connu pour défendre la liberté d’expression. Vêtu d’un T-shirt portant l’inscription Freedom (“Liberté”), il invitait le public à débattre avec lui de l’autorisation du port d’armes, qui selon lui n’était pas responsable des meurtres aux États-Unis. “Prove me wrong” (“Prouvez que j’ai tort”), aimait-il intimer à ses interlocuteurs.
Quelques jours avant cet assassinat, l’opinion avait été marquée par la mort atroce d’une jeune réfugiée ukrainienne, Iryna Zarutska, filmée dans un métro de Caroline du Nord, par un Afro-Américain. Sur les images, on voit la jeune femme assise dans une rame s’effondrer après avoir été brusquement poignardée au cou. Un meurtre qui semble gratuit mais que le même Charlie Kirk s’était empressé de commenter ainsi : “Si un Blanc lambda s’approchait pour poignarder subitement quelque brave personne noire qui n’avait rien demandé à personne, ça ferait un tollé inimaginable à l’échelle nationale, et une histoire dont on se servirait pour imposer des changements politiques radicaux à l’ensemble du pays.”
Face à des drames de ce type, une question m’obsède : à quel moment un événement fait-il basculer l’histoire ? Il y a quelques jours, en préparant un article, j’effectuais des recherches sur la nuit de cristal, lors de laquelle les Juifs d’Allemagne furent tués ou violentés, leurs commerces et leurs lieux de culte saccagés, le 9 novembre 1938. L’occasion de me rendre compte que j’étais incapable de me souvenir de son élément déclencheur – à savoir l’attentat perpétué contre Ernst vom Rath, un secrétaire de l’ambassade allemande à Paris. Celui-ci succomba à ses blessures après avoir été tué à coups de pistolet par le jeune Herschel Grynszpan, un Juif d’origine allemande qui avait alors 17 ans. À vrai dire, il est abusif de parler d’“élément déclencheur” : si les nazis voulurent faire croire que cet événement avait déclenché des violences spontanées, ce sont bien eux qui orchestrèrent ces atrocités. Je précise que je ne cherche pas ici à comparer l’administration Trump au régime hitlérien ; ce qui m’interpelle, c’est la difficulté que nous avons à identifier ce qui peut faire basculer l’opinion, ce qui la rend capable d’encaisser le passage à une violence débridée. La mort de Kirk sera-t-elle l’un de ces faits oubliés des décennies après mais qui auront infléchi le cours de l’histoire, en fournissant un prétexte idéal à certains pour franchir une étape supplémentaire vers la brutalisation politique ?
Après le décès du militant conservateur, Donald Trump, Elon Musk et des républicains se sont empressés d’accuser la gauche, “démon” responsable de sa mort d’après un conseiller de la Maison-Blanche, tandis que des pasteurs évangéliques et autres chrétiens conservateurs n’hésitent pas à le qualifier de “martyr”. Évidemment, ils omettent d’évoquer la montée de la violence vis-à-vis du camp adverse. En juin, l’élue démocrate Melissa Hortman et son mari ont été assassinés à leur domicile, tandis qu’un membre du Sénat du même État et son épouse ont été blessés. Quelques mois plus tôt, c’était le parti du Grand Capital qui était touché avec la mort de Brian Thompson, patron de l’assureur UnitedHealthcare, tué en pleine rue à New York. Son meurtrier, Luigi Mangione, est entretemps devenu une icône pour une partie de la gauche américaine qui n’hésite manifestement pas à prôner le recours à la force pour défendre ses valeurs.
“Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même”, disait Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal (1886). “Et quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi.” Lorsque je vois l’état de la politique américaine, je me demande sérieusement si sa population n’est pas déjà prête à la guerre civile. Vous pensez que je suis trop pessimiste ? Prove me wrong. »