Édito
Au fond du trou : l'édito d’Alexandre Lacroix
© Charles Berberian pour PM
Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine « Peut-on réparer ses erreurs ? », en kiosque le 24 avril 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quand j’étais enfant en cours élémentaire, nous pratiquions un exercice que j’aimais particulièrement : la « lecture silencieuse ». Il fallait prendre connaissance d’un texte, d’une petite histoire illustrée, et répondre à quelques questions, puis écrire une rédaction, le tout sans aucune aide extérieure et sans consigne orale de la maîtresse. Vraiment, j’aimais ces moments-là, où l’on pouvait travailler seul, dans le calme, sur les mots. Sauf qu’un jour, j’ai eu une note vraiment désastreuse. Avais-je été distrait ? Étais-je fatigué? Avais-je lu le texte de travers ? Je ne sais pas, mais ma note était de 2 sur 10. Le problème, c’était que la « lecture silencieuse » jouissait d’un statut spécial : nous devions obligatoirement faire signer notre copie par nos parents. Comment montrer ce four ? J’étais transi de honte.
Alors voilà l’astuce que j’ai trouvée.
Pour rentrer chez moi, je devais traverser le square. C’était un samedi midi – à cette époque, il y avait encore une matinée d’école en début de week-end. Je me suis avancé au milieu du bac à sable et j’ai creusé un trou aussi profond que possible, jusqu’à ce que ma main gratte le fond bétonné. J’ai roulé ma copie en boule et l’ai déposée au fond du trou. Puis j’ai remis le sable par-dessus, j’ai eu soin de bien tasser et je suis rentré chez moi, terrifié par ma propre audace. J’avais obéi à une espèce de force invisible.
Les soirs qui ont suivi, j’ai eu du mal à m’endormir. J’avais les genoux tremblants en empruntant le chemin de l’école le lundi matin suivant. Pourtant, il s’est produit l’inouï, l’impossible : contre toute attente, personne ne m’a jamais reparlé de cette lecture silencieuse. La maîtresse, qui vérifiait les signatures des parents, ne l’a pas fait ce jour-là. Elle n’a pas demandé à retrouver ma copie dans la pochette des travaux sur table. La note n’a pas été comptabilisée dans mon bulletin, elle n’a pas affecté ma moyenne. Et ma mère, avec qui je vivais, n’a jamais rien su de cette affaire (qu’elle va découvrir si elle lit cet édito). Cela ne signifie rien d’autre que ceci : le trou a fonctionné. Il a accompli sa fonction magique. Il a avalé l’événement malheureux, ouvert une brèche dans l’espace-temps ou créé un faux raccord, et l’erreur a disparu. Elle n’a eu aucune conséquence. Je crois que c’est ce jour-là que je suis devenu un nietzschéen en culottes courtes. « Pour pouvoir vivre l’homme doit posséder la force de briser un passé et de l’anéantir et il faut qu’il emploie cette force de temps en temps », lit-on dans la Seconde Considération inactuelle (1874). Ce qu’on ne maîtrise pas, mieux vaut l’oublier. Sinon, nous nous condamnons à le ruminer. Il est sans doute bien des manières différentes de pratiquer ce formidable oubli nietzschéen libérateur, mais la plus simple et la plus concrète est celle-ci : il faut creuser un trou quelque part et soigneusement le reboucher.
D’ailleurs, je suis retourné récemment dans ce square, après plus de quarante ans, et je peux vous assurer que cette stratégie a fonctionné au-delà de toute espérance : aujourd’hui, le bac à sable n’existe plus, même sa bordure de béton a été fracassée, et les atomes de ma copie se sont disséminés dans l’univers muet et indifférent.