Exposition
Babel nous joue des tours
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Cet article est issu du numéro 60 de Philosophie magazine « 60 - juin 2012 », en kiosque le 28 juin 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous n’en avons pas fini avec la malédiction de Babel, même à l’heure où l’anglais tend à s’imposer comme langue universelle. C’est ce que montre une exposition du palais des Beaux-Arts de Lille, où nous accompagne le philosophe Pierre Bouretz.
Le livre de la Genèse, dans la Bible, relate qu’après le Déluge, les hommes avaient entrepris d’ériger une tour qui atteindrait le ciel. Cette transgression fut punie par Dieu qui établit la confusion des langues. La construction de la tour fut interrompue, les hommes se dispersèrent à travers le monde.
Ce mythe retrouve une étonnante actualité à l’heure où l’anglais international, le « globish », est en passe de devenir, avec plus d’efficacité que la langue universelle rêvée par Leibniz au XVIIe siècle ou encore l’espéranto forgé par Zamenhof au XIXe siècle, le vecteur des échanges mondiaux. Sommes-nous sur le point de conjurer la malédiction de Babel ?
En revisitant ce vieux mythe, on peut en tout cas cerner de plus près divers aspects de la mondialisation : la naissance d’une culture universelle, le risque d’uniformisation du monde, la disparition de la communauté au profit de l’individualisme. Tel est le passionnant pari de l’exposition organisée par le palais des Beaux-Arts de Lille. Pierre Bouretz, spécialiste de philosophie allemande et fin observateur du monde contemporain, a consacré plusieurs ouvrages à la tour de Babel. Il montre que la confusion des langues peut être une chance pour l’humanité.
Wolfe Von Lenkiewicz, Babel
Contamination ou greffe ?
« En déconstruisant un tableau célèbre de Bruegel, Von Lenkiewicz propose un détournement ironique de la représentation la plus classique de la tour de Babel. Cette œuvre respecte les structures formelles de l’iconographie de la Renaissance, en particulier celles qui régissent l’organisation de l’espace. Non seulement elle reprend les jeux de plans du peintre flamand, mais on y retrouve une ville et un paysage contenant des collines, une rivière, jusqu’à un bateau qui n’a rien de contemporain. Toutefois, l’artiste y introduit des éléments anachroniques issus de l’univers de Walt Disney. Ainsi, comme dans un tableau de la fin du Moyen Âge, un personnage fait irruption dans le décor, mais au lieu d’être une Vierge à l’enfant, il s’agit de Blanche-Neige. En outre, la tour de Bruegel se prolonge ou se transforme, en haut du tableau, en un château de la Belle au bois dormant.
Il s’agit moins de représenter la réalité que de donner à voir une expression métaphorique du monde qui livre un sens ambivalent. Si l’on considère que les motifs propres au dessin animé sont simplement plaqués sur le tableau de Bruegel, on peut dès lors suggérer que la composition de Von Lenkiewicz illustre un phénomène souvent déploré de contamination de la “vraie” culture (Bruegel) par ce qui est dénommé “sous-culture” (Walt Disney). Dans cette hypothèse, l’artiste semble désigner la destruction d’une culture classique sous l’effet d’une trivialisation du monde. Mais on peut, en sens inverse, y voir la traduction de l’idée d’une cohabitation réussie des différentes cultures issues d’univers presque antagonistes. Cette œuvre en forme de clin d’œil apporterait, en ce sens, la preuve que la “sous-culture” hollywoodienne se greffe très bien sur les représentations les plus classiques. Le croisement des références conduirait à des processus d’hybridation et il n’y aurait pas de quoi en faire un drame !