Reportage

Bangladesh : mariées, pour le meilleur… ou pour le pire ?

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Bangladesh : mariées, pour le meilleur… ou pour le pire ?

Parvin, 16 ans, lors de sa cérémonie de mariage, imposé, avec Palash, 32 ans, dans un petit village du district de
Noakhali, au sud du Bangladesh, le 15 décembre 2024. © Pierre Terraz pour PM

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine « Comment se changer les idées ? », en kiosque le 28 mai 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le Bangladesh est l’un des pays qui compte le plus grand nombre de mariages arrangés au monde. Afin de comprendre les rouages de ce phénomène, qui semble asservissant et d’un autre temps, mais qui concerne une part importante de la population mondiale, nos reporters Pierre Terraz et Paul Boyer ont pu assister à une union entre une jeune fille et un homme qui ne s’étaient jamais rencontrés.

 

Parvin, 16 ans, porte un sari de fête rouge orné de dentelle dorée. Elle ressemble à une adolescente qui s’est maquillée en cachette dans la salle de bains de ses parents. Le contraste entre sa tenue de femme et son corps d’enfant est saisissant. À côté d’elle, Palash, 32 ans, est vêtu d’une chemise jaune en soie qui lui sied parfaitement. Tous les deux viennent d’effectuer ensemble le jaimala : un échange traditionnel de guirlandes de fleurs entre de futurs époux. Après une série de rites à faire frémir toute féministe occidentale – durant lesquels la future épouse se courbe, se voûte, se penche, pour honorer, masser ou baiser les pieds de son futur mari –, l’union est scellée par un prêtre hindou sous un drap blanc. Soustraits aux regards des convives, les mariés peuvent enfin découvrir leurs visages qu’ils n’avaient encore jamais vus il y a quelques secondes.

Les décisionnaires de ce mariage arrangé sont les familles. Au moment de proclamer l’union, la mère, les tantes et même les amies de lycée de Parvin entonnent des cris de joie. Au milieu d’une foule en liesse, des enceintes premier prix crachent une musique inaudible, tandis que seul le visage de l’adolescente, offerte à son époux du double de son âge sur un plateau en bois porté par les hommes de sa famille, se décompose. Au Bangladesh, une fille sur deux est ainsi mariée avant d’atteindre la majorité.

© Pierre Terraz pour PM
Selon la tradition hindoue, le marié boit sur les genoux de la tante de sa future épouse, ce qui symbolise le rapprochement des deux familles. © Pierre Terraz pour PM.

Le contraste entre les proches ravis et la mariée tétanisée est pesant pour les observateurs inhabitués que nous sommes, mais il faut faire bonne figure. Être invités à une telle cérémonie, sous une couverture de simples touristes curieux, n’a pas été chose facile et nous a demandé des mois d’approche. Au Bangladesh, les mariages de mineurs sont interdits par la loi depuis 2017. Le Child Marriage Restraint Act (« loi sur la restriction du mariage des enfants ») stipule que l’âge minimum légal du mariage est de 18 ans pour les filles et de 21 ans pour les garçons. Ces unions se déroulent donc en toute discrétion avec la complicité des administrations politique et religieuse locales.

“Je ne suis pas heureuse. Mon futur mari et moi, ce n’est pas une histoire d’amour, c’est une affaire de famille”Parvin, 16 ans

Réunie dans la maison d’enfance de Parvin, où a lieu la cérémonie, la famille semble se féliciter de l’événement sans en mesurer la portée. Quelques minutes plus tôt, pourtant, Parvin nous confiait : « Je ne suis pas heureuse. Mon futur mari et moi, ce n’est pas une histoire d’amour, c’est une affaire de famille. Ma mère connaît ses parents, ils ont organisé cela pour moi. » Elle était encore libre et rêvait depuis toujours de devenir vétérinaire. Cet écart radical entre la jeune mariée et son entourage n’est sans doute pas exceptionnel. Le pays compte l’un des taux de mariages imposés les plus élevés de la planète : 38 millions de femmes y ont été mariées avant 18 ans, dont 13 millions avant l’âge de 15 ans. Si l’on compte d’autres pays coutumiers de cette pratique, tels que l’Inde (1 milliard et demi d’habitants) et le Nigeria (230 millions), on pourrait même estimer que le mariage imposé, souvent avant la majorité, est la règle pour plus d’un quart des jeunes filles dans le monde.

Comment expliquer la persistance de cette « norme » opposée à des principes qui nous semblent indiscutables, à nous autres Européens, comme la liberté de mener sa vie comme on l’entend ou le consentement ? S’il se pratique de manière si répandue sur la planète, le mariage arrangé correspond-il simplement à la perpétuation d’une tradition ou a-t-il d’autres ressorts ?

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