Entretien
Baptiste Coulmont : “Avant la carte d’identité, le prénom de l’état civil était sans importance”
Baptiste Coulmont en 2013. © Marc Chaumeil/Divergences
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Pour éclairer la polémique autour de la question des « prénoms français » lancée par Éric Zemmour, nous avons interrogé le sociologue Baptiste Coulmont, auteur notamment de Changer de prénom (Presses universitaires de Lyon, 2016) et de Sociologie des prénoms (La Découverte, 2011).
Avez-vous été surpris de la proposition d’Éric Zemmour d’obliger les parents à donner à leur enfant un prénom français ? Elle va à contre-sens de l’évolution législative qui, depuis la loi de 1993 notamment, laissait plus de latitude aux parents dans leur choix.
Baptiste Coulmont : La demande de régulation des prénoms des immigrés ou enfants d’immigrés est en réalité une demande assez récurrente de la part de l’extrême droite. Cela fait plusieurs années qu’Éric Zemmour exprime cette idée, et Marine Le Pen avait formulé quelque chose d’assez similaire en 2011, en réclamant l’ajout d’un prénom français pour les personnes naturalisées ou nées en France.
Cela a-t-il toujours été le cas ?
Paradoxalement, pendant les années 1920, c’était l’inverse : l’extrême droite se montrait farouchement opposée à ce que les immigrés puissent « franciser » leurs prénoms pour mieux se fondre dans la masse du tissu social, et donc s’y cacher, ce qui empêcherait qu’on puisse les reconnaître et les identifier en tant que tels – c’était à l’époque une immigration principalement originaire d’Europe de l’Est. Mais dans un cas comme dans l’autre, on a l’impression que les immigrés sont toujours suspectés : quoi qu’ils fassent, ils feront toujours les mauvais choix…
“Dans les années 20, c’était l’inverse : l’extrême droite se montrait farouchement opposée à ce que les immigrés puissent ‘franciser’ leurs prénoms pour mieux se fondre dans la masse”
Retrouve-t-on ce type d’exigences dans d’autres pays autour de nous ?
Les revendications nationalistes passent souvent par la question des prénoms. On le voit en Turquie par exemple, autour des prénoms kurdes : l’alphabet kurde n’étant pas exactement le même que l’alphabet turc, les kurdes utilisent des prénoms qui comportent des lettres dont il n’y a pas d’équivalent en turc, car c’est une manière de marquer leur différence. En Bulgarie aussi, des minorités turcophones ont eu, après la guerre, l’interdiction d’utiliser leurs prénoms. Et plus près de nous, les Bretons n’avaient pas la possibilité de donner un prénom breton à l’état civil. Mais pendant longtemps, cela ne posait pas de problème.
Pourquoi ?
Parce que tant qu’il n’y avait pas de cartes d’identité, le prénom de l’état civil n’était qu’un prénom de papier sans importance sur la vie quotidienne. À l’église, à la mosquée, chez leurs amis, les personnes étaient connues autrement que par le prénom de l’état civil. Celui-ci ne devient un enjeu de lutte qu’à partir du moment où les papiers d’identité collent à nous. Au début du XXe siècle, avant l’instauration de la carte d’identité, le livret d’ouvrier a disparu, la plupart des gens n’ont pas de compte en banque, et même à l’école, les parents déclarent ce qu’ils veulent – et donc, le prénom de l’état civil ne ressort vraiment qu’au moment du mariage.