La lettre du lundi
Bardella, fête politique
Réunion du parti politique Rassemblement national (RN) en vue des élections européennes, le 2 juin 2024. © Vincent Isore/IP3/Maxppp
« Dimanche, dans le métro parisien, je me suis retrouvé assis à côté de deux inconnues de 16-17 ans. Maquillées, en pantalon large et crop top, elles comptaient les stations et parlaient de plus en plus vite. Elles sont sorties en courant à Porte de Versailles, pour rejoindre une interminable file composée en très grande majorité de jeunes. La plupart étaient en baskets et arboraient de larges sourires sous leurs tignasses ébouriffées. “J’espère que je pourrai faire un selfie avec lui”, susurrait, surexcitée, une autre adolescente. On entendait déjà la sono lancée à fond sous le dôme du Palais des Sports. Le meeting de Jordan Bardella n’avait pas encore débuté.
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Des meetings du RN, j’en ai vu pas mal (pour le travail, hein…). Avant la reprise en main du parti par Marine Le Pen, ils ressemblaient à des réunions semi-clandestines de crânes rasés, d’intellos fascisants en imperméable et de catholiques intégristes. Il y a dix ans, la tonalité dominante est devenue la fureur sombre contre la “caste” des hommes politiques du “système”, “les banquiers et la finance internationale”. Plus tard, à Brachay, dans la Haute-Marne, j’ai assisté à une kermesse, très en phase avec le thème de la chaleur populaire porté par Marine Le Pen. Quant aux grands rassemblements des élections présidentielles, ils accueillaient des sympathisants souvent venus en couple ou en famille, assumant tranquillement leur adhésion au mouvement des “patriotes”, contre celui des “mondialistes”.
Mais là, c’est totalement différent. Sous le dôme géant, dans l’obscurité balayée de faisceaux lumineux, la fièvre partisane est engloutie dans une ambiance d’afternoon party à Ibiza. Deux DJ mixent sur la scène depuis plus d’une heure en attendant les stars, Marine et Jordan. “Est-ce que vous êtes chauds ?”, “Est-ce que je peux compter sur vous pour foutre le feu ?”, “Allez, tout le monde saute, les bras en l’air !”, hurlent-ils sur fond de variété pas de chez nous. La seule différence, c’est que les 6 000 spectateurs agitent des drapeaux français et scandent “on va gagner”. Sur un remix de Sweet Dreams d’Eurythmics, ça fait bizarre.
Avec l’apparition de la députée Laure Lavalette puis de Marine Le Pen, on peut croire qu’une forme classique du discours politique reprend ses droits. Les orateurs font huer les adversaires (“À mort les gauchos !”, “À bas la macronie !”, entend-on dans la foule) et déroulent leur argumentaire contre “la gestion soviétique des peuples” par une Europe “totalitaire” qui “se mêle tout” – même, assure Marine Le Pen, de vouloir nous forcer à manger des insectes, tandis qu’Emmanuel Macron veut envoyer les Français mourir dans des guerres “qui ne sont pas les nôtres”. Mais la cheffe du parti a à peine entamé sa péroraison que le public ne l’écoute plus vraiment et regarde ailleurs : vers le fond de la salle, où Jordan Bardella s’apprête à fendre la foule pour rejoindre la scène. En prononçant son discours (tout aussi convenu que celui qu’il appelle en privé “maman”), on l’interpelle : “On t’aime, Jordan !” Il répond : “Je vous aime aussi !” Puis on entend : “Jordan, au secours !” Réponse, en interrompant sa dissertation : “J’arrive !” Extase générale. Juste devant moi, trois jeunes garçons s’amusent comme des fous. Ils hurlent “Montjoie !” quand Bardella évoque Napoléon, et osent même un langoureux “Jordan, mon amour, viens !” Je me demande s’ils ne sont pas des provocateurs infiltrés. Mais ils portent le sweat-shirt des “Jeunes avec Bardella” et font des doigts d’honneur quand deux féministes se font plaquer et sortir de la salle. On sait que le président du RN est devenue une star des réseaux sociaux. Mais quand ses fans se rassemblent, le meeting d’extrême droite se transforme en délirante fiesta où s’immiscent l’énergie, la spontanéité et même le second degré.
Le plus troublant est que le fond du discours demeure identitaire et ultra-nationaliste, axé sur la défense existentielle de la civilisation chrétienne face à la “submersion migratoire” et la menace islamiste. “On va se battre !”, crie quelqu’un quand Bardella cite Paul Valéry. On pourrait penser que ces fans qui n’ont pas toujours l’âge de voter, décérébrés par TikTok, sont apolitiques et tombent tout crus dans l’escarcelle du séducteur – un cadeau de dizaines de milliers de voix à Marine Le Pen pour la prochaine présidentielle. Mais en les observant, je crois plutôt qu’ils adhèrent pleinement aux propos de leur idole. Ils le jugent plein de bon sens, ce jeune adulte qui raconte avoir grandi parmi les dealers et les racailles de la Seine-Saint-Denis et a valeureusement décidé de les combattre. Non, le meeting traditionnel n’a pas disparu pour se métamorphoser en simple teuf sous l’influence de la société du spectacle. Jordan Bardella semble réinventer la fête sacrée, celle qui fait danser, chanter et crier tout en modelant, en intensifiant les croyances et les affects politiques – ici, la détestation des élites, des immigrés et des agents de la prétendue islamisation du pays ; la conviction de représenter la totalité du peuple et la certitude exaltante de parvenir bientôt au pouvoir. C’est ainsi que, comme l’explique l’historien des religions Mircea Eliade dans Le Sacré et le Profane (1956), la fête réactualise l’espace sacré de l’ordre (contre le chaos) et le temps sacré de l’origine (contre la décadence). Elle incarne “le Temps ontologique par excellence”, celui de l’intensité et de la pureté. Cette liturgie est d’ailleurs, souligne Eliade, destinée à se répéter régulièrement. Ces jeunes se retrouveront chaque année à d’autres rassemblements avant, un jour prochain peut-être, de célébrer leur victoire dans les rues des grandes villes. À l’issue de la performance, quand le roi de la fête, avant de commencer la séance de selfies, compose un cœur avec ses mains, à l’issue de son discours, je m’interroge, très mal à l’aise : et si la fête de l’extrême droite ne faisait que commencer ? »