Enquête

Dans la tête de Jordan Bardella

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Dans la tête de Jordan Bardella

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), lors de la soirée de lancement du Campus Héméra, l’école des cadres de son parti, à la Maison de la chimie, à Paris, le 21 mars 2023. © Thierry Stefanopoulos/REA

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Cet article est issu du numéro 174 de Philosophie magazine « La vie a-t-elle un sens ? », en kiosque le 26 octobre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il est la figure montante du Rassemblement national, dont il est désormais le président. Mais Jordan Bardella se distingue de plus en plus de Marine Le Pen. Au point de vouloir remplacer sa patronne pour réaliser l’union des droites ? Nous avons interrogé les ambitions et la vision du monde de celui qui sera la tête de liste de son parti lors des élections européennes au printemps prochain.

 

Ce jeune homme poli et souriant est devenu, selon un sondage réalisé par Odoxa et Mascaret pour la chaîne Public Sénat et la presse régionale en septembre 2023, la quatrième personnalité politique préférée des Français. Certes, Jordan Bardella se situe encore derrière Marine Le Pen, qui occupe la deuxième position. Mais ne va-t-il pas bientôt la dépasser, lui qui s’empare de la scène médiatique tandis qu’elle aspire à prendre de la hauteur ? Les jeunes le suivent massivement sur les réseaux sociaux et se précipitent pour prendre un selfie avec lui lors des réunions publiques, le félicitant pour ses punchlines lyriques ou assassines. En septembre dernier, lors des rencontres de Saint-Denis entre le président de la République et les chefs des partis politiques français, il a impressionné la macronie par sa rigueur et son aisance. Même Michel Onfray le juge, dans une vidéo parue sur son site en novembre 2022, « intelligent, brillant, cultivé, doué », tout en regrettant qu’il n’ait pas de pensée autonome par rapport à Marine Le Pen. Le philosophe se trompe. La figure montante de la vie politique française, tête de liste du Rassemblement national (RN) aux élections européennes de juin 2024, a non seulement une ambition dévorante mais il déploie également une vision du monde bien différente de celle sa patronne. Jusqu’à vouloir prendre sa place ? Pas tout de suite, car il a tout son temps. Il est âgé de 28 ans. Mais il y pense déjà.

 

Saint-Denis contre Saint-Cloud

L’histoire personnelle de Jordan Bardella tranche avec celle de Marine Le Pen. Née en 1968, elle est l’une des trois filles d’un Gaulois fantasque et raciste, propriétaire de la magnifique villa de Montretout, à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine. Elle a hérité d’un nom et d’un parti, qu’elle a profondément transformé pour lui donner une chance d’accéder au pouvoir. Bardella, lui, a grandi en Seine-Saint-Denis. Avec son air de bon élève un peu timide, il est le produit de l’élitisme national-républicain de son mouvement. Ses origines italiennes et son itinéraire personnel sont sa meilleure carte de visite, tant ils soulignent l’ouverture de l’ancien groupuscule d’extrême droite vers les zones défavorisées et les personnes issues de l’immigration. Jordan Bardella raconte volontiers sa vie à Drancy et à Saint-Denis, fils unique d’un père patron de PME et d’une mère assistante dans des écoles maternelles. Il ne cache pas son ascendance transalpine pour raconter l’histoire exemplaire d’une famille qui a tout fait pour se franciser en adoptant la langue française et les valeurs républicaines. « Je suis un Français de sang mêlé », confie-t-il dans l’émission Sens politique, sur France Culture, le 17 décembre 2022, en insistant sur les efforts accomplis par sa famille pour réussir son assimilation. Il incarne également le volet social du marinisme en rappelant que sa mère recevait « un petit salaire » et qu’il a partagé les difficultés matérielles de ses compatriotes. Loin de l’image du raciste obsessionnel – il affirme avoir donné des cours d’alphabétisation aux migrants –, il dit surtout connaître de l’intérieur l’angoisse sécuritaire des populations des banlieues, « la réalité de rentrer chez soi et d’être fouillé par des trafiquants de drogue » ou de devoir baisser le regard face aux délinquants. Son adhésion au RN n’est donc pas chez lui un pesant héritage mais une évidence personnelle, morale et sociale. Il milite au parti depuis 2012. Il le dirige après en avoir été porte-parole et avoir été élu conseiller régional d’Île-de-France en 2015, puis député européen en 2019.

Sa « virginité » est un atout. Le jeune homme n’était pas né lors de l’affaire du « détail » de Jean-Marie Le Pen. Il ne sait pas ce qu’est le front républicain contre le parti d’extrême droite. Il est tout de même un familier du clan de Montretout, car il a été en couple avec Nolwenn Olivier, petite-fille de Jean-Marie Le Pen. Mais son parcours politique paraît sans tache. S’il a frayé avec des militants de l’extrême droite dure, il prend désormais soin de s’entourer de profils diversifiés. Un ancien de La France insoumise, Andrea Kotarac, qui faisait naguère le coup de poing contre l’extrême droite, le conseille. L’école des cadres – l’un des grands projets du nouveau président du RN –, le Campus Héméra (du nom d’une divinité grecque personnifiant le jour), inauguré en mars dernier, est dirigé par un ex-trotskiste, le sondeur Jérôme Sainte-Marie, qui avait théorisé le retour du vote de classe contre le « bloc élitaire » incarné par Emmanuel Macron. Au sein de cet institut de formation des futurs dirigeants du RN, qui se présente aussi comme un « média d’idées » destiné à « mener la bataille culturelle », interviennent des intellectuels comme le sociologue controversé Michel Maffesoli, qui a théorisé la notion de « tribu », ou encore la philosophe conservatrice Bérénice Levet, fermement opposée au féminisme de #Metoo et au « mouvement woke ». Les militants peuvent y suivre des cours en ligne sur l’histoire du trotskisme ou de la laïcité. Car pour Bardella, l’idéologie constitue un axe majeur de la victoire de son parti.

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