France / Front national
Naissance d’une extrême droite postmoderne
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Cet article est issu du numéro 70 de Philosophie magazine « 70 - juin 2013 », en kiosque le 30 mai 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Désormais, le détournement des références historiques et le recyclage des concepts ne sont plus l’apanage des auteurs d’avant-garde férus de déconstruction : l’extrême droite s’y met.
La montée continue de la cote de popularité de Marine Le Pen est impressionnante. Aux dernières nouvelles, 47 % des personnes interrogées trouvent qu’« elle comprend bien les problèmes » des Français, tandis que 37 % jugent qu’elle « a des solutions pour sortir le pays de la crise » (source Ifop/JDD, mai 2013). Portée par ces scores, la principale intéressée s’est félicitée lors de son traditionnel discours du 1er mai : « Nous avons gagné la bataille des idées ! » Vraiment ? Examinons de plus près ce même discours.
Celui-ci débute par une métaphore filée sur les ténèbres. « La France est dans la nuit », « elle s’est enfermée dans les ténèbres de l’Europe », nous vivons « dans des temps obscurs », nous traversons un « long et sombre tunnel » : face à tant d’obscurité, le Front national se présente comme une lumière, en faisant un clin d’œil à la philosophie cynique : « Il est temps de montrer une lumière aux Français. De sortir une lanterne pour les éclairer et leur indiquer le chemin. » L’ambition latente de telles métaphores est de retourner un cliché bien ancré. D’habitude en effet, l’extrême droite est présentée comme « brune » ou « noire » ; et le mouvement des Lumières est celui qui prône l’universalisme contre les frontières et la liberté individuelle contre toutes les formes d’autorité. Dans son célèbre opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant explique que les Lumières entendent permettre « la sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable », c’est-à-dire qu’il s’agit d’encourager chaque citoyen à penser par lui-même, sans se laisser happer par les églises ni par les idéologies. Même l’officier qui sert dans l’armée, nous dit Kant, s’il est bien sûr tenu sur le moment d’obéir aux ordres, doit bénéficier de la possibilité de discuter ces ordres par la suite et de rendre compte de ses propres conclusions dans l’espace public. Les Lumières travaillent donc contre tous les tutorats et les directions des consciences, ce qui n’empêche pas Marine Le Pen de déclarer un peu plus loin : « Nous avons besoin d’autorité, et dans tous les domaines ! » Pour le philosophe allemand, autant réclamer de l’obscurantisme.