La lettre du mercredi

Bataille au cabaret

Temps de lecture : 3 min

Bataille au cabaret

"Bas Nylon au Pamela Club à Paris, mars 2024". © Victorine De Oliveira 

« Une des photos que je préfère parmi celles du livre Pigalle (La Manufacture de livres, 2020) du photographe récemment décédé Yan Morvan concentre tout ce qui me fascine dans le cabaret. Une artiste du mythique mais désormais bel et bien fermé Chez Michou fait une dernière retouche maquillage avant de monter sur scène. Ses camarades semblent l’attendre en arrière-plan, légèrement impatientes. Leurs costumes sont flous mais on devine leur extravagance, voire leur grotesque. La photo est prise comme par une brèche – le photographe a l’air d’être là par effraction, derrière ce qui ressemble à un rideau. C’est un monde de paillettes et de rêve, qui se mérite un peu.

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Cette photo montre des coulisses éclairées aux néons peu flatteurs, la magie en préparation, les “trucs” et les artifices, et pourtant l’enchantement opère déjà. On sent que quelque chose de fantastique – au sens où les auteurs de nouvelles du XIXe siècle pouvaient employer le terme – va se produire : quelque chose qui déplace l’ordinaire, produit un sentiment d’étrangeté, voire un léger malaise, tout en réveillant une attirance très enfantine pour tout ce qui brille et a l’air d’un jeu. “Cabaret” : le mot sonne comme l’évocation désuète d’un Paris disparu où l’on achalandait le passant d’une voix nasillarde avec la promesse de voir des merveilles – comprenez : des filles nues. Le cabaret est pourtant encore bien vivant, même si la subversion ne se situe plus tout à fait dans la nudité.

Peut-être par un effet de mode, les soirées portant le label “cabaret” refont surface, du moins à Paris. Sans doute lié à un déplacement vers le grand public de la scène queer, autrefois cantonnée si ce n’est à la clandestinité, du moins à la discrétion – les drag shows sont désormais des afterworks comme les autres –, le cabaret semble retrouver un nouveau souffle, entre nostalgie, réinvention et transgressions nouvelles. Ce qui est réjouissant, c’est qu’il ne s’agit pas uniquement de rejouer le classique numéro d’effeuillage destiné à “troubler le notaire”, hier en pardessus gris, aujourd’hui en doudoune matelassée sans manche. Le propos reste politique, voire grinçant, parfois méchant. La soirée “Bas Nylon” orchestrée par la drag queen et DJ Jean Biche en est un parfait exemple.

Si demain soir, pour fêter Halloween, vous passez la porte du Pamela Club, rue Mazarine, vous risquez de tomber sur d’étranges mais riantes créatures. On y a déjà vu une femme au foyer jeter ses courses (et son mari ? et la conjugalité ?) autour d’une barre de pole dance, dans un numéro de crise épileptique salvateur, que Betty Friedan et son essai La Femme mystifiée (1963) n’aurait pas renié. On y a aussi vu un couple un peu zombie, un peu stars de country à la ramasse, se chamailler et demander le divorce. Ou encore une maîtresse du shibari enlacer délicatement de ses cordes dorées le corps menu d’une artiste burlesque. Le tout dans une atmosphère qui tache – et pas que métaphoriquement.

Le cabaret serait-il l’enfant terrible de Georges Bataille ? Ce dernier, dans une conférence prononcée en 1948, sentait “de toute part une effervescence qui voue l’homme à un retour à une vie beaucoup plus libre, beaucoup plus fière, à une vie que l’on pourrait qualifier de sauvage” (“La Religion surréaliste”). Le consumérisme et l’abrutissement au travail ne sont pas encore à leur apogée, et pourtant Bataille semble décrire notre monde : “Il y a dans l’homme actuel une intolérance profonde à l’égard de l’humiliation qui est demandée tous les jours à la nature humaine et qu’elle subit partout, qu’elle subit dans les bureaux, dans les rues, qu’elle subit dans les campagnes. La nature humaine est ressentie par l’homme partout comme profondément humiliée et ce qui reste de religion achève de l’humilier devant Dieu…” De cette humiliation plus vive que jamais, l’esprit du cabaret se nourrit pour lancer son éclat de rire. Celui qui se retrouve nu n’est alors plus forcément celui que l’on croit. »