La lettre du lundi
bell hooks ou le prêche “spirit” de la religion de l’amour
bell hooks en 1995. © Monica Almeida/The New York Times/REA
« Best-seller aux États-Unis depuis sa publication en 2000, À propos d’amour, l’essai que la grande figure de l’afro-féminisme bell hooks a consacré au sentiment amoureux, s’est installé dans la liste des meilleures ventes en France depuis sa traduction, tardive, en 2022. Et pourtant, ce mélange indigeste d’un manuel de développement personnel et du sermon d’un pasteur édifiant ses ouailles m’est tombé des mains… Le succès de ce livre serait-il fondé sur un malentendu ?
Autant le dire tout de suite, j’ai une grande estime pour l’itinéraire et la pensée de bell hooks – que j’ai découverte grâce à ma femme il y a quelques années. Née dans l’Amérique de la ségrégation d’un père portier et d’une mère domestique, cette grande voix du paysage intellectuel outre-Atlantique force le respect. Par son parcours, d’abord, qui l’a conduite d’une petite ville pauvre du Kentucky aux grandes universités américaines en passant par un long enseignement scolaire et militant. Par sa conviction, ensuite, que le discours féministe, capturé par l’élite bourgeoise et blanche, doit être réapproprié et reformulé par toutes les autres femmes – mais aussi les hommes, victimes collatérales du carcan dans lequel la culture du patriarcat les enferme en faisant d’eux des “estropiés affectifs”.
La voie de la “guérison”
bell hooks est l’une des premières à avoir soutenu l’idée que les discriminations vis-à-vis de la classe, de la race et du genre se recoupent – ce que l’on appelle “l’intersectionnalité” – et à défendre la “sororité” – la solidarité des femmes en lutte pour leur droits et leur dignité. Avec son style inimitable, très habité, qui associe la psychologie positive, la littérature, l’histoire et l’expérience vécue, mais aussi les références religieuses à la Bible comme au bouddhisme, elle n’a cessé de préconiser, au-delà de la critique théorique ou du combat militant, la voie étonnante de la guérison (“healing” signifiant, en anglais, le soin, éthique et spirituel autant que médical). La parole et la pensée, soutient-elle dans son groupe de parole, Les Sœurs de l’igname, sont un “baume apaisant”, semblable à ceux que “Big Mama nous appliquait sur nos petits bobos”.
C’est dire que je partais avec plus d’un apriori positif dans la lecture de ce texte. Quelles n’ont pas été ma surprise et ma déception ! Dans À propos d’amour (Divergences), bell hooks part pourtant d’un constat puissant : nous vivons dans un monde qui manque cruellement d’amour et qui ne propose plus aucune théorie, aucun discours articulé sur cette aspiration éprouvée secrètement par tous. Mis à part dans la culture populaire, au cinéma, dans la musique ou dans les séries, nous ne pensons plus l’amour. Ce vide, qu’elle relève chez les nouvelles générations, bell hooks l’a d’abord éprouvé dans sa vie personnelle et familiale, où elle a été exposée à la violence et à la maltraitance. Une violence d’autant plus sournoise qu’elle se parait souvent de l’idée de l’amour (“c’est parce que je t’aime que je te fais mal”), ce qui conduit bell hooks à tenter de définir “le sens métaphysique de l’amour dans la vie quotidienne”. Car nous aimons d’autant plus mal et sommes d’autant plus démunis qu’on ne nous a jamais expliqué ce qu’il devait être – ou qu’on a laissé les hommes délivrer un discours d’autorité déconnecté de sa réalité.
Égarée dans le tout-spirituel ?
Quelle définition nous propose l’autrice américaine pour “réapprendre” l’amour ? Celle qu’elle retient est empruntée à un psychiatre, auteur de développement personnel, Scott Peck (1936-2005). Il définit l’amour – accrochez-vous ! – comme “la volonté de s’étendre soi-même dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui”. De cette formule, qui ne fait acception ni du transport sensuel et affectif, ni de la séduction et du charme, ni de l’accointance amicale ou de l’engagement éthique, trois traits se dégagent qui prennent tous à revers l’idéal accidentel et passionnel de l’amour romantique : la volonté, le souci de soi, la spiritualité. L’amour est action plutôt que sentiment, c’est “ce qu’on fait” : exprimer son attention, son respect, sa confiance. Mais dans cette sortie de soi, l’important est en réalité de s’aimer soi-même, et l’on ne peut aimer l’autre si l’on ne s’aime pas d’abord soi-même, c’est une “autoguérison”. Enfin, cet amour volontaire et autocentré – qui comprend aussi l’amour pour les enfants et vis-à-vis de Dieu – est un phénomène essentiellement spirituel, il mobilise “un principe d’animation, une force vitale (certains l’appellent âme) qui, lorsqu’elle est nourrie, accroît notre capacité à nous réaliser pleinement et à entrer en contact avec le monde qui nous entoure”.
Cette troisième dimension est la plus décisive, et elle tend à faire fi des personnes particulières : c’est le divin que nous aimerions dans l’autre. “Le fait de vivre au contact de l’esprit divin nous permet de voir en chaque être vivant la lumière de l’amour.” L’amour est la “clé qui ouvre la porte vers la réalité suprême”, qui en retour consacre l’amour entre chacun…. Une redéfinition spirituelle de l’amour qui a, selon bell hooks, une dernière vertu, éthique et politique : en poussant chacun à “faire transparaître l’honnêteté, la franchise et l’intégrité personnelle” et à “chasser la peur” dans toutes ses décisions, tant publiques que personnelles, elle permet en retour de débarrasser la société de l’obsession pour le pouvoir et de la domination. Car “pour connaître l’amour parfait, il faut renoncer à la volonté de pouvoir”.
Un amour désincarné ?
Au-delà de sa religiosité assez classique (“Aimez-vous les uns les autres et le monde sera sauvé”), ce qui me frappe le plus dans cet éloge “spirit” de l’amour (c’est-à-dire mêlant l’ambition spirituelle et la croyance au spiritisme), c’est le fait qu’il soit affranchi de toute rencontre particulière, charnelle, avec un être singulier qui vient troubler et transfigurer notre vie. Tout est indexé sur la croissance spirituelle d’un Moi en quête de sérénité. Et je m’interroge : est-ce bien pour cet idéal-là que les lecteurs et les lectrices de bell hooks d’aujourd’hui s’enthousiasment ? Ou, comme moi, attendaient-ils autre chose, de bell hooks… et de l’amour ? »
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