Benoît Peeters. “Paul Valéry est un excitant pour l’esprit”

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Cet article est issu du numéro 121 de Philosophie magazine « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés ? », en kiosque le 05 juillet 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Plus encore que poète, essayiste ou philosophe, Paul Valéry est un professionnel de l’intelligence. Il l’exerce sur des objets aussi divers que le corps, le destin des nations ou le langage. Une profusion qui a su stimuler un autre touche-à-tout, l’écrivain, scénariste de bande dessinée et historien de la philosophie Benoît Peeters.

Le temps a laissé de Paul Valéry l’image d’un personnage scolaire et gris, très Troisième République avec son costume trois-pièces. On a tendance à réduire son œuvre à quelques citations, à quelques formules brillantes idéales pour des sujets de dissertation ou de concours. Nous avons tous plus ou moins en tête des phrases comme “La bêtise n’est pas mon fort” ou “Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles”. On décrit aussi Valéry comme un penseur sévère, hanté par la rigueur des mathématiques ; on ne veut voir en lui qu’un pur esprit. Mais ce désir de rigueur, dont témoignent les fameux Cahiers, est inséparable d’un tout autre aspect de sa personnalité, fait de passion, de fougue et de radicalité. “Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !”, écrit-il dans les derniers vers du Cimetière marin. Cette injonction presque désespérée dit bien que vivre, pour lui, est loin d’aller de soi ; c’est un projet toujours recommencé. Valéry a raconté comment dans sa jeunesse, lors d’une grande crise spirituelle, la “Nuit de Gênes”, il a décidé de tout son être de se faire “l’ennemi du Tendre” : il voulait ainsi se débarrasser d’un fantasme amoureux qui, à 20 ans, le rendait fou. Mais cette dureté intellectualiste, à laquelle on l’associe, n’a en réalité eu qu’un temps. Vers 1920, alors que Valéry se remet à publier, la passion amoureuse revient et le submerge – avec la poétesse Catherine Pozzi, la sculptrice Renée Vautier, Jeanne Loviton, connue sous son nom de plume, Jean Voilier. Ce débordement qui le menace sans cesse, révélé par les correspondances récemment publiées, fait de Valéry un champ de tension permanent. C’est aussi en cela qu’il me fascine.

“J’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons”, écrit le narrateur de La Soirée avec Monsieur Teste. Et cette remarque pourrait s’appliquer à Valéry. Son œuvre est un extraordinaire réservoir d’idées. À quelque page qu’on les ouvre, les Cahiers, ou des recueils plus accessibles comme Tel Quel ou Variété, sont extrêmement stimulants. Ce sont de ces lectures qui vous excitent l’esprit, ainsi que les textes et fragments de Nietzsche, l’un des philosophes qu’il a le plus fréquenté. Dans les Cahiers, qui n’étaient pas destinés à la publication, il y a une manière captivante de formuler une pensée en train de s’élaborer, avec ses accidents, ses hésitations et ses contradictions. Cette pensée qui se cherche, cette recherche inquiète et vivante sont tout sauf académiques. De façon générale, je suis sensible au Valéry prosateur plus encore qu’au poète. C’est à mes yeux l’un des plus grands prosateurs de la langue française. Dans les textes sur Descartes et Mallarmé, dans les lettres de La Crise de l’esprit (1919) comme dans l’hommage courageux prononcé à la mort de Bergson, en 1941, il porte au plus haut une certaine idée de l’essai, un mot qui lui convient à merveille. »

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