La lettre du lundi
Bientôt la fin des clés ?
© Rawpixel
« Pour entrer dans les nouveaux espaces de travail, accéder à une chambre d’hôtel ou conduire une voiture de location, nous utilisons de moins en moins les bonnes vieilles clés en métal, celles qu’il fallait introduire délicatement dans une serrure avant de les faire tourner d’un geste énergique de la main… Nous recevons des cartes, badges et autres passes magnétiques que nous glissons dans une fente ou balayons sur un sabot avant que toutes les portes, mais aussi les lumières et les installations électriques ne s’enclenchent sous nos pas, parfois même sans contact. Les cartes et autres puces prennent ainsi la place des clés, au risque de nous priver de “l’expérience du seuil”.
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“Bonjour à toutes et à tous,
Afin d’assurer une gestion optimale des accès aux locaux, nous procédons à une mise à jour des badges d’accès. Si vous êtes toujours en possession de votre badge, merci de me transmettre le numéro au dos de ce dernier (exemple : 65C03B11). Pour celles et ceux qui n’ont plus leur badge, ou rencontrent un dysfonctionnement, merci de le signaler afin que nous puissions régulariser la situation rapidement. Bonne fin de journée”
Voilà le message que mes collègues et moi avons reçu il y a quelques jours de notre assistant de gestion, Evan Tlemsani. Un langage crypté pour ceux qui vivent encore dans l’ancien monde. Mais même pour moi, moderne travailleur d’un open space de deux niveaux qui s’est doté depuis plusieurs années de portails et de badges électroniques dernier cri, ce condensé de novlangue technologique a eu l’effet d’un révélateur. Et si les clés étaient bel et bien en train de disparaître, et que cette disparition était le signe que l’espace, du moins urbain, était en train de se transformer ?
À quoi ressemblerait cet espace sans clés ? Dans les bureaux comme dans les entrepôts, dans les administrations comme dans les immeubles d’habitations, les individus auront tous des badges numérotés ou des passes électroniques qui, quand ils fonctionnent, transforment le dehors, avec ses portes et ses serrures propres à chaque bâtiment, en une immense zone interconnectée reliant voitures, parkings, ascenseurs, bureaux, jardins partagés, chambres, etc. Dans cette zone, faussement décloisonnée, les espaces s’ouvriraient et se fermeraient au gré des informations, inégales, que les individus qui s’y meuvent transportent sur des cartes magnétiques… et peut-être bientôt incrustées dans leur corps via des puces sous-cutanées. Et quand cela “dysfonctionne”, comme le signale notre collègue dans son mail, ils n’appelleront plus le serrurier… mais un informaticien, pour ré-encoder leur sésame électronique ou leur clé USB.
Que perdons-nous dans cet espace sans clés ? D’abord un imaginaire. La clé est une invention très ancienne, qui remonte sans doute aux Égyptiens – il y a 7000 ans, ils auraient conçu le premier verrou à loquet à cheville mobile, soit l’idée de la serrure. Tandis que les Grecs et les Romains ont développé les clés à dents dites “laconiennes”, souvent ornées de figures animales ou mythologiques. L’Odyssée signale ainsi que Pénélope descendait de sa chambre tenant, de sa forte main, “la belle clef de bronze à la courbe savante, à la poignée d’ivoire”. Mais on pense aussi aux clés de saint Pierre, censées ouvrir le royaume des cieux, ou aux clés des grandes villes ou des monarchies européennes. Au-delà de leur utilité mécanique et sécuritaire, qui permet de sécuriser les habitats, avec le développement de la ferronnerie pendant la Renaissance, la clé a donc capté un pouvoir symbolique. Elle incarne une promesse : celle d’ouvrir un espace, sacré, collectif, cognitif, onirique, auquel le grand nombre n’a pas accès. Mais ce pouvoir peut aussi se partager. Rien de plus beau et de plus hospitalier que de partager avec un ami ses clés – c’est le signe que nous lui donnons accès à notre espace privé, que nos espaces peuvent se partager après s’être différenciés.
Nous touchons là, je crois, à ce qui est peut-être le plus précieux avec les clés. Loin de ne voir en elles qu’un symbole de pouvoir ou de richesse – celui d’être propriétaire d’un espace dont les autres sont exclus –, je vois dans la clé, dans l’ouverture d’un espace scellé grâce à la clé, une expérience concrète : celle de franchir le seuil, d’ouvrir quelque chose qui était secret, inaccessible, autre. C’est ce que Walter Benjamin appelait dans sa grande enquête sur les passages parisiens, Paris capitale du XIXe siècle. Le livre des passages (posth., 1982), l’expérience du seuil, qu’il distingue expressément de celle de la frontière. La frontière fixe arbitrairement une limite, elle ferme et enferme. Comme ce premier homme, le fondateur de la société civile, qui, selon Rousseau, s’avisa de dire “ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire”. Tandis que le seuil est un espace transitoire qui rend possible l’accueil et l’hospitalité. Or Benjamin redoutait déjà la tendance propre à la modernité à effacer cette expérience. “Dans la vie moderne, ces transitions sont devenues de moins en moins perceptibles, et il est devenu de plus en plus rare d’en faire l’expérience vécue. Nous sommes devenus très pauvres en expériences de seuil”, écrit-il. C’est ce que je redoute dans la disparition des clés – que l’expérience précieuse du seuil, du passage d’un espace dans l’autre, s’amenuise à coups de cartes RFID et consorts. Et comme Richard Gere dans Pretty Woman devant sa porte d’hôtel qui ne badge pas, je dois moi aussi avouer : “I miss keys.” »