Hors-série “L'art de bien parler”

Clément Viktorovitch : le débat est un sport de combat

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Clément Viktorovitch : le débat est un sport de combat

Clément Viktorovitch. © Manuel Braun/Divergences

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 51 de Philosophie magazine « L’art de bien parler », en kiosque le 18 novembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La rhétorique est à ranger parmi les arts martiaux. Esquives, bottes secrètes, coups sous la ceinture… Rompu à ces techniques, Clément Viktorovitch nous livre ses astuces, ainsi que ses conseils pour parer les attaques.

 

En quoi la métaphore de l’art martial est-elle adéquate pour décrire le déroulement d’un débat ?

Clément Viktorovitch : Il faut savoir de quel débat on parle. En utilisant cette métaphore, vous supposez implicitement qu’il y a deux adversaires, deux camps, et que l’un veut l’emporter sur l’autre. C’est ce que j’appelle le débat compétitif, dans lequel les interlocuteurs cherchent à triompher l’un de l’autre afin d’emporter l’adhésion de ceux qui les écoutent. Mais, au quotidien, la plupart des débats sont délibératifs. C’est le cas d’une discussion où l’on cherche à se mettre d’accord pour savoir ce qu’on va faire ce soir – restaurant ou cinéma ? – ou quelle destination choisir pour les vacances – mer ou montagne, etc. Je discute en cherchant à convaincre celle ou celui auquel je m’adresse mais en acceptant implicitement l’éventualité de pouvoir me laisser convaincre. Par conséquent, la métaphore martiale cesse de s’appliquer, parce que, dans un débat délibératif, nous ne sommes plus face à face mais côte à côte. L’enjeu n’est pas de l’emporter sur l’autre. Dans cette configuration, les intérêts de l’autre partie ne sauraient être ignorés ; sans quoi, nous n’emporterons jamais la conviction. 

 

Contrairement au débat compétitif ?

Avec des nuances mais certainement. Et il n’est pas nécessaire d’aller sur des débats politiques pour en trouver l’illustration. Pensez au cas d’un dîner de famille après le décès des parents, dans lequel il faut décider de ce que va devenir la maison de famille. Faut-il la vendre pour payer les impôts ? Ou en faire une maison de vacances partagée ? Dans ce genre de situation, il est rare que tout le monde ait un avis tranché. On voit souvent émerger deux protagonistes qui vont s’affronter plus ou moins fraternellement pour convaincre le reste des personnes concernées. Et dans cette hypothèse, la métaphore martiale s’applique très bien.

 

Dans votre livre Le Pouvoir rhétorique, vous dites qu’il y a analogie avec le karaté ou l’aïkido selon la manière de combattre et de débattre ?

Ce sont deux options stratégiques différentes. On utilisera le karaté si nous argumentons de manière très offensive, en assénant nos arguments avec le plus de force possible sur l’interlocuteur devenu adversaire. Au contraire, on s’inspirera plutôt de l’aïkido si nous argumentons de manière défensive, en utilisant les arguments de l’autre pour le faire trébucher dans ses failles, dans ses contradictions, et montrer ses limites. L’un et l’autre reviennent finalement au même, parce que le débat compétitif est dichotomique par nature. Si l’un parvient à montrer qu’il a raison, alors l’autre aura tort, et vice versa. Aux yeux des auditeurs en tous cas. 

 

Le débat délibératif est toujours moins rude ?

Il est surtout plus complexe. Il peut permettre de faire émerger une voie médiane ou différente, à laquelle ni l’un ni l’autre n’avait réfléchi, et qui va rallier les suffrages. La différence entre délibératif et compétitif tient à ce que, dans un cas, vous cherchez à convaincre vos interlocuteurs, dans l’autre, à les vaincre. Si vous avez humilié votre adversaire par une argumentation implacable, il ne peut pas refuser d’être vaincu. En revanche, il peut toujours choisir de ne pas être convaincu. C’est d’ailleurs la règle. Il ne faut pas se faire d’illusion sur l’incidence immédiate d’un débat compétitif. La conviction est un processus en général bien plus lent. De ce point de vue, le bon orateur est davantage un jardinier patient, semant des graines qui mettront du temps à éclore, plutôt qu’un alchimiste cherchant à transmuter brutalement une opinion. 

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