Intraduisible
Biri
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Cet article est issu du numéro 170 de Philosophie magazine « Il faut qu’on parle ! Le langage résout-il les conflits ? », en kiosque le 01 juin 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Langue d’origine : ijaw
Avez-vous déjà eu l’impression que, prenant la parole, ce n’était pas vraiment vous qui parliez mais quelque chose à travers vous ? Cette expérience sert de fil directeur au roman La Voix du poète nigérian Gabriel Okara (1921-2019) : « Alors qu’Okolo se tenait là, parlant avec son biri, une voix entra dans son biri… » Notion singulière de la langue ijaw, ce biri où circulent des voix qui ne sont pas les nôtres est difficile à traduire. Jean Sévry le rend par « for intérieur », tout en précisant, dans sa traduction de 1985, que cet équivalent n’en est pas vraiment un : là où le for intérieur évoque l’intimité de la conscience à elle-même, le biri « est localisé dans l’abdomen » et « est le lieu des émotions ». C’est depuis ce centre, affectif et incarné, que la voix prend son envol : les émotions « vont s’emparer de toute la personne jusqu’à lui donner la parole ». L’homme n’est plus à l’initiative : il est plutôt le relais de ces élans qui le parcourent et avec lesquels l’esprit entretient un « dialogue » permanent. Notre voix n’est jamais pleinement nôtre, elle porte en elle une irréductible altérité, où résonnent les voix des autres auxquels nous sommes liés. Cette dépossession partielle peut susciter une attitude de rejet. Mais c’est pourtant dans cette compénétration que se joue notre humanité.