Bollywood, le temps des rêves

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Cet article est issu du numéro 32 de Philosophie magazine « 32 - septembre 2009 », en kiosque le 27 août 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le cinéma populaire indien est beaucoup plus inventif qu’on ne le croit en Occident. Comme l’explique l’anthropologue Emmanuel Grimaud, cette industrie florissante réinvente une esthétique et une religiosité originales.

Le terme « Bollywood » désigne le cinéma populaire produit à Bombay, mais il s’applique à tous les films dits « commerciaux », d’une durée de trois heures en moyenne, ponctués de scènes chantées et dansées, emmenés par des stars déifiées, et filmés dans de nombreux États de l’Inde. Leader du cinéma mondial avec en moyenne neuf cents films produits chaque année, l’Inde bénéficie d’une population qui, malgré la généralisation de la télévision, reste très cinéphile. La résistance de ce cinéma au rouleau compresseur hollywoodien recèle un enjeu philosophique de taille. Les universités anglo-saxonnes ont créé pour l’étudier les Bollywood studies, qui analysent ces films à la lumière de la psychanalyse, de la sémiotique ou de la déconstruction. À la manière d’autres peuples sortis de la colonisation, les Indiens ont repris les médias, les histoires et les codes des occupants pour les fondre au creuset de leurs traditions et, finalement, se les réapproprier. Mais si le cinéma indien l’a réalisé d’une manière exemplaire, ingérant toute nouveauté venue d’Occident pour l’indianiser profondément, c’est grâce aux ressources que lui offrent, depuis plusieurs millénaires, la religiosité populaire hindoue, syncrétiste, et une esthétique originale fondée sur l’expression des émotions. L’assimilation post-coloniale semble prendre en Inde un tour si vigoureux et décomplexé que Bollywood se pose désormais en contre-modèle à l’industrie du spectacle américaine, avec ses valeurs propres – famille élargie, respect de la tradition, religiosité… Du coup, depuis une décennie, sa diffusion traditionnelle dans le Maghreb, le Moyen-Orient, l’ex-URSS ou le Sud-Est asiatique s’étend en Europe et en Amérique du Nord. Un cinéma hybride anglo-indien a même vu le jour, comme en témoignent Slumdog Millionaire, du Britannique Dany Boyle, ou certains films tournés en Occident par des réalisateurs d’origine indienne (Coup de foudre à Bollywood), sans oublier les films indiens dont l’action se déroule à Londres ou à New York (New York Masala ou Namaste, London). Au temps de la moquerie, du sourire condescendant et du second degré ont succédé l’intérêt et même un certain enthousiasme. Hollywood cherche désormais à comprendre la fabrication de ces étranges objets cinématographiques et multiplie les offres de coproductions. La mondialisation culturelle détrônera-t-elle Tom Cruise pour couronner Shahrukh Khan ?

 

Réappropriation et syncrétisme

« On pense souvent, sous l’effet d’une illusion d’optique étrangement française, que les films commerciaux indiens manquent de génie propre. Il est vrai que beaucoup de films de Bollywood sont des remakes. Devdas (2002), par exemple, s’inspire d’un roman d’amour célèbre qui a déjà été adapté au moins cinq fois à l’écran. La plupart des grands personnages du cinéma hollywoodien se sont trouvés transposés en Inde, de Tarzan (rebaptisé Zimbo) à Superman… Mais il faut comprendre que le script original n’est pas sacralisé en Inde, contrairement à Hollywood, où les scénarios se vendent à prix d’or. En effet, tout le travail créatif consiste à indianiser un scénario, lorsqu’il vient d’ailleurs, pour le rendre totalement “indo-comestible”. Dès les débuts du cinéma indien, on a filmé l’enfance de Krishna afin de concurrencer une Vie de Jésus venue d’Occident. Depuis quelques décennies, le cinéma indien est même devenu franchement post-colonial tant il exalte son indianité. Lagaan (2001), l’un des meilleurs films indiens des quinze dernières années, qui narre la lutte de paysans indiens contre l’occupant britannique au XIXe siècle, exprime un cinéma de conquête. Le film raconte la manière dont les indigènes se réapproprient le sport du colonisateur, le cricket, en le faisant correspondre à un jeu indien très ancien. Réussissant à le remodeler à leur image, ils finissent par battre les arrogants envahisseurs lors d’une partie de cricket mémorable qui, grâce à ce mécanisme de réintégration d’un élément étranger, les libère de leur sujétion symbolique. »

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