Pour ou contre
Boycotter est-il un moyen de rendre justice ? Nos stagiaires de seconde pèsent le pour et le contre dans cet article
Le rappeur Lomepal a été accusé depuis 2020 de viol sur plusieurs femmes, des faits qui dateraient de 2017. L’affaire a été classée sans suite en janvier 2025. Après cette polémique, ses morceaux font l’objet d’un boycott et il cesse de se produire en concert. © Sadaka Edmond/Sipa
Depuis plusieurs années, de nombreuses personnalités sont accusées de violences sexistes ou sexuelles. S’ensuivent les mouvements de boycott. Est-ce vraiment juste ? La rédaction de Philosophie magazine a proposé à deux stagiaires de seconde, qui ont passé une semaine au journal, d’écrire un article sur la question. Voici le résultat, très prometteur à nos yeux !
Cet article a été rédigé par Louise et Martha, deux lycéennes en classe de seconde qui ont effectué un stage à la rédaction de Philosophie magazine la semaine du 16 juin. Félicitations à elles pour ce travail encadré par Martin Legros, nous leur souhaitons le meilleur pour la suite !
Lomepal, de son vrai nom Antoine Valentinelli, est un rappeur français accusé depuis 2020 de viols sur plusieurs femmes, des faits qui dateraient de 2017. L’affaire a été classée sans suite en janvier 2025. Après cette polémique, de nombreuses personnes ont arrêté d’écouter ses chansons et il a cessé de faire des concerts.
Dominique Boutonnat, ancien président du CNC, mis en examen pour agression sexuelle en 2021, a été condamné en première instance à trois ans d’emprisonnement (dont deux de sursis) et a quitté ses fonctions.
Bertrand Cantat, ex-chanteur de noir Désir, a été condamné à huit ans de prison pour le féminicide de sa compagne, l’actrice Marie Trintignant. Il ne passera finalement que quatre ans en prison, puis il reprendra sa carrière musicale avec des concerts et de nouvelles chansons dans le groupe Détroit.
L’abbé Pierre, même étant décédé en 2007, a été visé par des témoignages publiés en juillet et septembre 2024 évoquant des violences sexuelles (attouchements, viols sur adultes et mineurs) entre les années 1950 et 2005. Ces témoignages n’ont pas pu mener à des poursuites judiciaires. Par la suite, sa fondation a changé de nom.
Alors, faut-il boycotter les célébrités accusées de violences sexistes ou sexuelles ?
Les arguments contre
Le boycott est une cessation volontaire de toutes relations avec un individu, un groupe, un pays, et s’associe avec le refus des biens qu’il met en circulation.
L’argument premier contre cette pratique est la notion de présomption d’innocence. Voltaire a dit un jour dans son ouvrage Zadig en 1747 : « Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. » Ce qui signifie qu’il est plus sage de se poser la question sur la vérité et le mensonge, plutôt que rester borné à croire la vérité supposée, afin de laisser le bénéfice du doute. Car il est plus juste de réfléchir avant de condamner un potentiel coupable plutôt que condamner directement un potentiel innocent.
Cesare Beccaria un autre jour a dit dans son ouvrage Des délits et des peines en 1764 : « Un homme ne peut être déclaré coupable avant que le juge ne l’ait déclaré tel. » Cela nous fait comprendre que la seule manière de rendre la justice, c’est de la faire au tribunal. Car une agression ne peut que se prouver au tribunal avec des preuves et des accusations véridiques, et seulement un tribunal peut décider d’une sentence. On peut donc se dire que ce n’est pas en arrêtant de financer et en arrêtant de donner de l’importance à toutes ces célébrités controversés que la justice sera rendue à la victime.
Et ce n’est pas grâce à un boycott qu’une victime peut se sentir mieux voire en sécurité. Ce n’est pas un boycott qui arrête une personne d’agresser sexuellement, c’est une sentence au tribunal. Le boycott ne fait pas avancer les procédures judiciaires. Et même quelques fois, la médiatisation de ces affaires ne fait qu’empirer la situation. Certaines personnes avancent aussi l’argument de la dissociation : on décide de dissocier la personne de l’artiste, cela signifie faire un choix en décidant que le contenu artistique que l’artiste propose n’a pas de rapport avec la personne qu’il est ou les actions qu’il fait.
Les arguments pour
Nous pouvons penser que ne pas boycotter les célébrités accusées de violences sexistes et sexuelles afin d’éviter les fausses accusations serait une erreur, car selon une étude du National Sexual Ressource Center de 2012, celles-ci ne représentaient que 2 à 10% des plaintes. De plus, séparer l’homme de l’artiste est souvent perçu par plusieurs personnes comme une excuse infondée de la part des fans pour continuer d’écouter ou de regarder les œuvres de leur idole. En effet, le fait de continuer à soutenir l’artiste offre de la notoriété à un coupable souvent avéré. Boycotter certaines célébrités accusés de violences sexuelles permettrait de ne pas soutenir financièrement des auteurs ou potentiels auteurs de violences sexistes et sexuelles.
Parlons chiffres. En France, 94% des plaintes pour viols sont classées sans suite en 2020. Pour les violences conjugales, le nombre d’accusations sans suite s’élève à 67% selon l’Institut des politiques publiques. Ces chiffres peuvent témoigner d’un manquement dans les décisions de justices concernant les violences sexuelles. Nous pouvons juger que la justice est bien trop souple lorsqu’il s’agit de violences sexistes et sexuelles. Certaines peines voient leur durée écourtée, comme celle de Bertrand Cantat, et souvent, les célébrités reprennent leur carrière après la prison, s’ils en font. Boycotter serait un moyen de lutter contre l’impunité des auteurs de violences et de faire justice aux victimes à notre échelle.
Le boycott est enfin une manière d’exprimer notre soutien auprès des victimes. Dans une société où la voix des femmes est encore trop peu entendue, le fait de soutenir les victimes aiderait davantage à libérer la parole d’autres victimes. En tant que consommateurs de médias, de musique ou encore de cinéma, nous avons le pouvoir de choisir à quelle personne nous donnons de l’importance : plutôt les victimes que les personnes violentes. Boycotter, c’est choisir une manière plus engagée de consommer, en respectant nos valeurs et en condamnant des actes encore bien trop banalisés dans notre société.