Témoignage
Kant, masques et questions pièges : j’ai donné mon premier cours de philo en terminale
Photo d’illustration. © Myriam Tirler/Hans Lucas via AFP
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Pour les élèves de terminale, le premier cours de philosophie est une rencontre étonnante avec une discipline souvent jugée ardue et redoutée. Mais tout professeur aussi a donné un jour son premier cours ! Apolline Guillot, journaliste à Philosophie magazine, est agrégée. À ce titre, elle enseigne cette année comme stagiaire et raconte comment, grâce à Kant, elle a ouvert de jeunes adultes à sa discipline fétiche.
« Kant, c’est galvaudé, tout le monde le donne le premier jour ! » Il est 8 heures du matin, et les mots de mon tuteur me reviennent à l’esprit, alors que je sors du TER chargée d’une liasse de photocopies de Qu’est-ce que les Lumières ? de… Kant. Les anses de mon tote-bag craquent sous le poids des manuels, de mon agenda et des feuilles volantes. Rapide coup d’œil autour de moi : tous mes collègues enseignants, plus expérimentés que moi, se sont équipés de cartables XXL. C’est la première fois de ma vie que je vais donner cours et j’ai visiblement encore beaucoup à apprendre. Nous évoluons en troupeau épars sous un soleil de plomb vers la cité scolaire située en haut d’une colline, à quelques pas d’un massif de barres d’immeubles.
J’ai l’impression que je vais me réveiller à tout moment d’un rêve. Il y a encore quelques semaines, je doutais encore d’avoir ce qu’il fallait pour enseigner – ni le courage, ni la vocation, ni la patience. Et me voilà un mois plus tard, propulsée à 500 kilomètres de chez moi, dans une ancienne ville ouvrière du bassin rhodanien, responsable de trois classes de terminale. La situation me paraît tellement bizarre que j’ai même du mal à ressentir le moindre trac.
Devenir adulte avec Qu’est-ce que les Lumières ?
De la même manière qu’on fait porter aux enfants leurs chaussettes fétiches le premier jour d’école primaire, j’ai choisi de faire ma rentrée avec Kant. Une sorte de superstition, peut-être, qui me fait retourner à mes premières amours – c’était par lui que j’étais tombée dans la philosophie en Terminale, car il ne parlait pas Dieu ou du monde, mais de nous autres humains.
Bien sûr, j’avais pensé à une entrée en matière plus fracassante que la lecture d’un texte. Monter sur les tables, à la manière du Cercle des poètes disparus. Leur faire trouver sept différences entre des citations de Heidegger et des punchlines de Booba. Mais au milieu de mes hésitations, la veille au soir, Qu’est-ce que les Lumières ? m’est apparu comme une évidence. Dans ce texte datant de 1784, Kant répond à cette question, posée par un mensuel berlinois. Mais au-delà de sa dimension historique, il interroge la notion de « majorité » : que veut dire devenir adulte ? Quoi de mieux, pour des élèves de terminale qui, j’imagine, ne demandent qu’à être traités comme tels ?