Entretien

Catherine Coquio : “Aimer le monde alors qu'il disparaît suppose un acte de foi”

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« Amour du monde » : si toute la pensée d’Arendt gravite autour de cette expression, comment « croire encore au monde » quand celui-ci, sous les coups de la terreur totalitaire ou du capitalisme destructeur, se délite ? C’est cette question qu’affronte Catherine Coquio.

 

L’amour du monde, version Arendt, de quoi s’agit-il ? 

Catherine Coquio : Le 6 août 1955, Arendt écrit à Karl Jaspers : « J’ai commencé tard à aimer vraiment ce monde, à vrai dire ces dernières années seulement, et je devrais être capable de le faire maintenant. » Quelques jours plus tôt, elle avait noté dans ce qui est devenu son Journal de pensée : « Amor mundi : il s’agit d’un monde qui se constitue comme un espace-temps dès que les hommes sont plusieurs – non pas les uns avec les autres ou les uns à côté des autres, mais une simple pluralité suffit ! (le pur entre) –, dans lequel nous construisons nos bâtiments, nous nous installons, nous voulons laisser quelque chose de permanent, auquel nous appartenons dans la mesure où nous sommes pluriels, auquel nous restons toujours étrangers dans la mesure où nous sommes aussi singuliers. » C’est en fait beaucoup plus tôt, en travaillant, jeune étudiante, à sa thèse intitulée Le Concept d’amour chez Augustin (publiée en 1929), que cette formule d’ amor mundi s’est imposée à elle. Saint Augustin distinguait le monde créé par Dieu (Terre et Ciel) et le monde désiré ou aimé par les hommes, défini par cet amour ou « dilectio mundi » – un amour à dépasser pour revenir à Dieu. Arendt s’est saisie de ce deuxième monde et l’a fait passer dans le domaine de l’action politique : celui qui, capable de « commencement » – notion elle aussi reprise à Augustin –, fait « apparaître » des « acteurs » sur la scène du monde, qui disparaissent ensuite. La notion d’amour du monde est en effet bien le centre de gravité de sa pensée. Même si la pensée, telle qu’elle la conçoit, a précisément le pouvoir de se retirer du monde et de penser ce qui n’en relève pas.

 

C’est le monde qui donne sens à l’existence ? 

C’est en effet le « monde » défini par la pluralité, la relation et l’action qui, chez Arendt, donne sens à l’existence humaine – domaine qu’elle distingue de celui de la vie, entendue au sens biologique. Celui-ci est investi par le travail, qui, lorsqu’il écrase les autres domaines de l’existence, fait de la vie une force de production et de consommation privée de sens et de forme, et de la société un agrégat privé de possibilité d’agir. Le « dépassement » par le monde est dépassement de la vie en direction de l’existence. Et il s’opère par le faire donateur de forme et l’action donatrice de sens. C’est d’une part en produisant des objets, des œuvres et des maisons plus durables que ceux qui les construisent qu’il est possible aux humains d’habiter le monde : ils en font une « patrie adoptive », un lieu plein de repères et en ceci familier. En fabriquant non seulement des objets mais des œuvres, l’homme inscrit le monde dans une permanence. Les œuvres d’art permettent que le monde se réfléchisse dans sa dimension historique. Elles permettent de recueillir les actions humaines et de les faire résonner dans un temps long, qui traverse les âges, sans pour autant transcender le temps : le monde est l’espace « entre » les hommes, mais c’est aussi la dimension du temps historique qu’il fait exister en reliant les époques. D’autre part, c’est en agissant parmi ses semblables que l’individu naît au monde une seconde fois et s’y « révèle » comme acteur. S’il y a une permanence du monde, c’est précisément par la liberté humaine qui persiste à s’essayer et recommencer. Le monde est commun si l’appartenance native de chacun est ré-actée, ressaisie et réfléchie dans une activité productrice de communauté humaine.

 

Arendt parle souvent de gratitude... 

Oui, du fait de ce qui nous précède et deviendra nôtre, et de ce que nous allons pouvoir et vouloir donner à notre tour – ou pas – à ceux qui nous succèdent. Pour Arendt, l’humain se distingue de l’animal du fait que chaque individu naissant est en effet « introduit » et – dans le meilleur des cas – accueilli, abrité : par sa famille, mais aussi par tout ce qui l’a précédé, donnant sa forme au temps du monde où il naît et vivra, ce qui suppose un travail collectif de transmission. L’idée de gratitude est liée à celles de responsabilité et de liberté. Peu de penseurs ont poussé à ce degré d’intensité l’idée de responsabilité humaine du monde, liée à sa fragilité, qui nécessite un soin constant, comme la liberté est liée à l’absence de fondement de la vie politique, an-arkhè. C’est parce que le faire et l’agir humain sont des puissances indéterminées que la liberté est également responsabilité. Mais la gratitude est aussi et d’abord un affect moral. Arendt l’éprouve intensément pour certains individus dont l’existence et l’œuvre ont répandu dans de sombres temps quelques lumières ou « lueurs », comme elle l’écrit dans Vies politiques à propos de penseurs et d’écrivains comme Benjamin, Brecht, Jaspers, Rosa Luxemburg, Hermann Broch, Karen Blixen, Randall Jarrell… Le sentiment de gratitude s’y réfléchit de manière bouleversante dans son hommage à Lessing, l’auteur de la pièce de théâtre Nathan le sage (Nathan der Weise, 1779) : ce grand polémiste avait au plus haut point le « goût du monde » et plaçait son souci du monde au-dessus de son désir de vérité, ce qui le conduisit à faire de l’amitié une valeur politique fondamentale.

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