Monde / Économie
Catherine Larrère : “Trump est pris dans les passions politiques que Montesquieu dénonce”
(cc) Pixabay Maialisa
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Cet article est issu du numéro 121 de Philosophie magazine « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés ? », en kiosque le 05 juillet 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le président américain impose des taxes sur les importations pour défendre son pays contre la concurrence internationale, au risque d’une guerre commerciale. Est-ce un échec de la pacification des mœurs par les échanges théorisée par Montesquieu ? Éclairage avec la philosophe Catherine Larrère.
Montesquieu montre que l’extension du « doux commerce » produit une pacification des sociétés. Quel est ce mécanisme ?
Catherine Larrère : On doit l’expression de « doux commerce » à l’économiste et sociologue Albert Hirschman, qui l’a répandue. Montesquieu ne l’emploie pas. Il dit dans De l’esprit des lois [1748] que « partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces et partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce » et que « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix ». Selon lui, en venant à bout des passions politiques, les intérêts économiques nous guérissent du machiavélisme. Le commerce tend à se substituer à la guerre et à la conquête, en favorisant la paix entre les États. Avant lui, le commerce était considéré comme un jeu à somme nulle : ce que l’un gagne, l’autre le perd. Montesquieu avance que l’on peut gagner des deux côtés, en faisant du développement des relations commerciales un enrichissement global, en termes non seulement financier mais aussi d’idées, de voyages, de connaissances et donc de tolérance… Le développement du commerce renforcerait les libertés individuelles et régulerait les excès du pouvoir. Cette logique n’est cependant pas une loi, comme celle de la chute des corps. Il s’agit d’un « mécanisme », au sens qu’en donne maintenant le philosophe Jon Elster : moins universel qu’une loi mais plus général qu’un hasard. C’est une conjonction robuste d’un certain nombre d’effets et de causes qui se produisent dans un contexte déterminé.