L’aventure d’un classique

“De l’esprit des lois” de Montesquieu. Un traité de philosophie politique polémique

Temps de lecture : 10 min

“De l’esprit des lois” de Montesquieu. Un traité de philosophie politique polémique

Illustration : © Jules Julien pour PM ; photo-droit d’inspiration : © Bridgeman

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 168 de Philosophie magazine « Transclasses. Sommes-nous déterminés par nos origines sociales ? », en kiosque le 23 mars 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Analyse de la monarchie, de la république et du despotisme, séparation des pouvoirs… Montesquieu bouleverse les conceptions des régimes politiques et le fonctionnement social. Sa démarche, inédite et critiquée, ne cessera d’irriguer nos démocraties modernes.

 


Montesquieu, les dates clés
1689 Il naît à La Brède, près de Bordeaux.
1705-1708 Il étudie le droit romain.
1714 Il achète une charge de conseiller au parlement de Bordeaux.
1721 Il publie anonymementLes Lettres persanes, qui connaissent immédiatement un grand succès en Europe.
1748 Il publie De l’esprit des lois, qui suscite de vives polémiques.
1755 Il meurt à Paris.


« Montesquieu a presque toujours tort avec les savants, parce qu’il ne l’était pas » : le mot, franchement injuste, est de Voltaire, qui se pique, dans les Questions sur l’encyclopédie, de relever quelques erreurs historiques dont l’auteur de De l’esprit des lois se serait rendu coupable. Sur une somme d’une trentaine de livres édités aujourd’hui en deux tomes, on ne doute pas que le juriste a parfois pu se livrer à des approximations ou confondre une loi promulguée en Chine au IIIe siècle avec une autre en vogue chez les Germains. Mais c’est vraiment faire la fine bouche que de s’en offusquer tant le grand œuvre de Montesquieu impressionne par la rigueur, anthropologique avant l’heure, de sa connaissance des lois à travers le monde. Paru en 1748, De l’esprit des lois entend donner un aperçu, le plus complet possible, de la façon qu’ont les êtres humains de légiférer, en évitant le principal écueil des savants de l’époque : l’occidentalo-centrisme. Montesquieu étudie avec une même attention les lois de la Rome antique et celles de la Chine impériale, sans chercher à proposer de hiérarchie : c’est une nouveauté qui rend son « travail de vingt années » passionnant et original. Contrairement à Voltaire, les auteurs de l’Encyclopédie ne s’y tromperont pas. D’Alembert se fend d’ailleurs d’un « Éloge de Monsieur de Montesquieu » et d’une « Analyse de l’Esprit des lois » parus après la mort du philosophe, dans lesquels le mathématicien rappelle les nombreuses polémiques qui entourèrent l’homme et son œuvre, pourtant célèbre pour sa discrétion : « On cherchait un livre agréable ; et on ne trouvait qu’un livre utile, dont on ne pouvait d’ailleurs, sans quelque attention, saisir l’ensemble et les détails. »

« L’ensemble et les détails » sont justement ce qui fait la substance de De l’esprit des lois, comme le reconnaît son auteur dans l’introduction : « Plus on réfléchira sur les détails, plus on sentira la certitude des principes ». On retient les notions de séparation des pouvoirs – que Montesquieu ne formule jamais en tant que telle –, la théorie des climats et la pacification des relations internationales par le commerce. Mais ces quelques idées saillantes ne peuvent se comprendre indépendamment de la fine typologie à laquelle se livre le baron de la Brède.

 

Décrire sans juger

Dans un premier temps, Montesquieu distingue trois types de régimes qu’il se donne pour tâche essentiellement de décrire, jamais de comparer pour dégager une préférence. À chacun d’entre eux, il attribue un principe particulier : à la monarchie revient l’honneur, à la république démocratique la vertu et au gouvernement despotique la crainte. Pourquoi une telle distribution ? La monarchie repose sur un système de castes avec une noblesse établie par le sang. « Le gouvernement monarchique suppose, comme nous avons dit, des prééminences, des rangs, et même une noblesse d’origine. La nature de l’honneur est de demander des préférences et des distinctions ; il est donc, par la chose même, placé dans le gouvernement », affirme Montesquieu.

Cet article est réservé aux abonnés