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“Celle qui libère les hommes”, une nouvelle de Rodolphe Grenier

Temps de lecture : 4 min

“Celle qui libère les hommes”, une nouvelle de Rodolphe Grenier

Photo issue du recueil “Le Ridicule et le Sérieux”. © Rodolphe Grenier

Rodolphe Grenier est un ancien stagiaire de Philosophie magazine devenu journaliste vidéo. Il vient de publier un recueil de ses textes, illustrés de ses photographies, Le Ridicule et le Sérieux (BOD-Books). Nous vous proposons  de découvrir l’une de ces nouvelles, où le rêve d’une jeune femme croise les réflexions de Hegel et de Kundera sur la fin de l’Histoire. 


Alexandra a rêvé. Peu importe qui est Alexandra, à quoi elle ressemble ou d’où elle vient. Ce qui m’intéresse, c’est son rêve. Son rêve et son réveil perplexe.

Héroïne tragique de sa propre histoire, Alexandra cause un génocide planétaire dans un monde où la guerre règne, puis meurt essoufflée de son ultime geste divin. Elle décide de laisser à ses amis la sombre opportunité de refonder un monde plus juste au-dessus d’un enfer en ruines. Et c’est ce qu’ils décident de faire.

Vous et moi savons qu’un rêve ne se finit que très rarement au moment idéal ; souvent écourté par l’alarme d’un réveil, parfois prolongé de manière imprévue sans interruption extérieure. Alexandra aurait aimé se réveiller après son dernier souffle, au milieu des ruines, ses meilleurs amis autour d’elle au lever du soleil, sous une pluie purgatoire. L’idée de faire table rase pour refonder un monde plus juste est tentante. Malheureusement, notre pauvre Alexandra dort encore et son rêve continue.

Avant de découvrir la suite de l’histoire, arrêtons-nous un instant sur notre personnage principal. Pourquoi ce prénom ? L’une de mes camarades de classe s’appelait comme ça, et s’en vantait. Elle aimait expliquer, satisfaite du choix de ses parents, que le nom Alexandra signifiait : « celle qui libère les hommes ». Maintenant que j’y pense, c’est possible que ça soit totalement faux, ou mal interprété. Si ça se trouve, ça veut dire « personne à l’aise en position assise » ou un truc comme ça. Bref, je me suis dit que c’était marrant de reprendre son nom pour incarner l’héroïne de cette nouvelle : Alexandra, celle qui rêvait de sauver l’humanité en la décimant.

Reprenons. Son âme quitte son corps, ses amis se tournent vers le lever de soleil, vers l’avenir, et prennent la décision de fonder un monde nouveau, plus juste. Et ça fonctionne. Le désir de celle qui libère les hommes est comblé : elle observe le monde évoluer, progresser, se reconstruire et vivre en paix. (La nuit est passée, le soleil tape sur les volets de la chambre de la rêveuse, et les degrés remontent. Sous la couette chaude, son corps monte en température et son esprit commence à surchauffer fiévreusement.) Le rêve apaisé n’est pas fini, tourne à l’angoisse et prend une tout autre tournure : Alexandra découvre que le monde en reconstruction voit émerger de nouveaux conflits, puis la guerre.

Et c’est à ce moment-là qu’elle se réveille : « Mais c’est une blague ? Donc j’ai tué tout le monde pour rien ? Je donne l’opportunité à mes potes de reconstruire un monde meilleur et ils la gâchent ? C’est une plaisanterie ! »

Et si, en fin de compte, l’histoire n’était qu’une plaisanterie ? L’auteur Milan Kundera a déjà posé cette question dans son roman La Plaisanterie. Je me permets de la reposer dans cette nouvelle que je me casse le cul à essayer de vous raconter. Pour être franc, j’en ai rien à foutre de cette histoire. Laissons Alexandra et penchons-nous sur ce qui nous intéresse vraiment, cette problématique :

Et si l’Histoire avec un grand « H » n’était qu’une plaisanterie ?

À cette question s’offusqueront les fans de Hegel, un philosophe allemand du XIXe siècle, pour qui l’histoire progresse rationnellement vers l’émancipation de l’homme. Ses fans, les hégéliens, affirment que l’humanité progresse de peuple en peuple, que l’histoire a un sens. C’est une manière d’interpréter le cours des choses. Si le rêve d’Alexandra s’était fini à son décès, après avoir tué tout le monde et pensant qu’il n’existerait plus jamais de guerres, nous pourrions dire que notre héroïne tragique est un bon exemple de la pensée hégélienne : elle cause une quasi-extinction de l’humanité pour une paix mondiale, apporte un mal planétaire pour un bien éternel. Elle serait en fin de compte l’antithèse permettant la synthèse. Mais ce n’est pas le cas ; le récit onirique d’Alexandra montre un monde sans progrès. Les histoires comme celle de son rêve proposent une interprétation plus cruelle et ironique de l’Histoire avec un grand « H ». Elles interprètent l’Histoire avec désillusion, comme une mauvaise blague qui n’a pas su satisfaire nos espoirs. Une mauvaise blague parce qu’il n’y a pas de fin à l’Histoire : même après sa dévastation, elle continue son chemin.

Tout ce que je vous dis là tourne autour d’un dilemme : le sérieux ou le ridicule. Doit-on prendre l’histoire au sérieux ou bien avec ironie ?

Le sérieux donne du poids aux événements, aux sujets traités. Si ces choses ont une potentielle pesanteur, alors le sérieux peut être la bonne démarche. Mais bien entendu, il est parfois stérile de prendre au sérieux ce qui ne l’est pas. Prenez-vous trop au sérieux et vous tournerez au ridicule. Prenez l’histoire trop au sérieux, comme un hégélien, comme Alexandra, et vous serez certainement déçu et ridiculisé par une mauvaise plaisanterie.

Le ridicule, quant à lui, fait preuve de légèreté et de distanciation : reconnaître le ridicule d’une situation dans laquelle nous sommes souligne le recul que nous prenons vis-à-vis de celle-ci. Il permet, par la distanciation, de critiquer le sérieux. On reconnaît l’absurdité d’une situation par son ridicule. On s’alerte par exemple depuis un bon moment sur la situation environnementale, mais on continue comme si de rien n’était. Ça en devient ridicule, c’est une (mauvaise) plaisanterie.

« Et si l’Histoire plaisantait ? » 1 : désacraliser l’Histoire avec un grand « H » et reconnaître ce qui ne va pas.

1. Milan Kundera, La Plaisanterie.

➤ Le Ridicule et le Sérieux (textes et photographies de Rodolphe Grenier, publié par BOD-Books) est disponible ici.