Dossier / L’étrange gravité du sexe
Peut-on encore jouir sans entraves ?
“Eran and I”, 2001, autoportrait de la photographe, issu de la série “Crisis”. © Elinor Carucci
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Cet article est issu du numéro 151 de Philosophie magazine « L’étrange gravité du sexe », en kiosque le 08 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Prise de conscience salutaire, l’actuelle vague féministe a également engendré de nouvelles normes, parfois contraignantes. Peut-on être vraiment libérée sexuellement après #metoo ? Réponse de notre journaliste Ariane Nicolas dans ce texte engagé.
« Pas facile d’être féministe au pieu ! » La personne qui exprime ce regret amusé est Flo Perry, dessinatrice remarquée en 2020 avec son Petit Manuel de sexe féministe (First Éditions). Dans cette bande dessinée, la « sexperte autodidacte » prodigue des conseils pour une sexualité épanouie… et militante : « Notre vie sexuelle reste souvent aussi bourrée de conneries sexistes qu’il y a cinquante ans », déplore-t-elle entre deux dessins sur la masturbation clitoridienne, les sextoys ou les fantasmes inavouables.
Flo Perry n’est pas seule à lier tambouille sexuelle et féminisme. Depuis quelques années, l’adage « le privé est politique » inclut l’intimité sexuelle. De nouvelles normes se sont imposées, centrées cette fois sur des valeurs telles que l’égalité de genre ou la lutte contre le patriarcat. Mais les pratiques sexuelles ne devraient-elles pas être délestées de toute normativité ? Comment adopter une sexualité féministe sans obéir à de nouveaux schémas de vie ?
Je ne parle pas ici de ce qui autoriserait un acte sexuel : le consentement est évidemment la règle d’or. Je pense plutôt aux détails techniques, aux gestes, rêveries ou propos qu’il serait loisible d’avoir quand on est une femme hétérosexuelle. Citons le compte Instagram Jouissance Club, qui assure que « la femme devrait avoir un orgasme avant l’homme » ; les chroniques de Maïa Mazaurette, qui conseille notamment de « refaire sa déco intime » comme pour mardi gras ; le philosophe Paul B. Preciado, qui juge l’hétérosexualité « dangereuse » ; ou l’écrivain Ivan Jablonka, qui veut faire le décompte des fellations et des cunnilingus pour arriver à une stricte égalité.