Cinéma
Jouir sans entraves
Ideale Audience-Rosa Films-Andergraun Films © Roman Ynan
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Cet article est issu du numéro 132 de Philosophie magazine « Que faire de nos émotions ? », en kiosque le 22 août 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le cinéaste Albert Serra explore les ressorts du désir dans “Liberté”, un film sophistiqué inspiré de Sade.
Albert Serra éclaire la nuit de l’homme. En réalisant Liberté, le cinéaste explore le territoire des passions et la logique du désir. Cette fable en costume, économe en paroles est adaptée d’une pièce de théâtre sur le désir montée en 2018 à la Volksbühne, le théâtre berlinois. Elle est tenue par une unité de lieu, de temps et d’action. Là, dans l’obscure clarté d’un sous-bois, par une nuit où les ululements se confondent avec les gémissements, des libertins bannis de la cour de Louis XVI lâchent la bride de leur imagination. Directement inspiré de Sade, bien qu’il soit à peine cité, le film se déploie comme une projection mentale, qui dévoile l’illimitation du corps et la criminalité de tout désir. « La cruauté n’est autre chose que l’énergie de l’homme que la civilisation n’a point encore corrompue », écrit le Divin Marquis dans La Philosophie dans le boudoir. Ainsi, réunis en secret sous une lune suspendue, dans un merveilleux décor de théâtre sauvage empruntant à l’univers de François Boucher, ces femmes poudrées et ces hommes à perruque – dont Helmut Berger en duc décati – s’adonnent aux fantaisies que dicte l’esprit – saleté, luxure, masochisme et violence compris. Ils fétichisent tout sur ce terrain de chasse sexuel, fidèles à rien sinon à cette pensée de Sade : « Ce n’est pas dans la jouissance que consiste le bonheur, c’est dans le désir, c’est à briser les freins que l’on oppose à ce désir. » Le réalisateur enregistre ainsi une forme de sidération, celles des corps abîmés par la prise de conscience physique de l’infini. Elle se manifeste paradoxalement par une simplicité sophistiquée. L’artifice stylise la représentation des corps et l’expression des envies. Il montre avec peu d’effets l’étendue des possibles. Ce faisant, Liberté s’inscrit contre la saturation du désir, sans cesse suscité et comblé par la publicité et la consommation. Il remet le fantasme à sa juste place, dans l’ombre et le silence. La lenteur du film, sa mécanique et son impudeur en éprouveront plus d’un, il reste qu’Albert Serra s’essaie à représenter l’irreprésentable, l’infinité du désir, la sexualité effrénée sans la pornographie. Il invente une excentrique chimère, née de sa seule imagination. Elle ne plaira pas à tous ? « Eh, qu’importe ! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! », comme l’écrit Sade dans une lettre à sa femme, en 1793.