La lettre du mardi
De bric et de brocante : mon dimanche dans un vide-grenier
©Simone Pellegrini/unsplash
« Ce week-end, j’ai prêté main-forte à mes parents qui tenaient un stand à la brocante de Malakoff. Cela faisait plus d’une décennie, je pense, que nous n’avions pas sorti les tréteaux pour écouler notre bric-à-brac. Quoique le lieu ait changé, ce samedi a – sentiment de circonstance, pour un marché aux vieilleries – réveillé quelques souvenirs d’enfance.
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Tout commence, pour moi, vers 8h30. Le stand est déjà dressé depuis une heure : heure furieuse où professionnels et passionnés se jettent sur les objets à peine déballés. Les choses se calment ensuite. Beaucoup de chineurs passent, quelques-uns s’arrêtent. Pour l’essentiel, les dix heures sur place seront faites d’attente. On regarde les passants déambuler. De temps en temps, un tour au café du coin, au supermarché pour acheter quelques gourmandises, et sur les autres stands. Les choses s’animent quand les enfants débarquent. Je leur fais, naturellement, de très bons prix… et quelques cadeaux. Impossible de leur vendre décemment dix centimes les billes qu’ils achètent à l’unité ; impossible de les laisser dépenser leurs petites économies pour de fausses cartes Yu-Gi-Oh! Je suis moins bienveillant avec les adultes. Les prix, je le reconnais, fluctuent un peu selon la tête du client. Globalement, cela dit, les babioles se vendent très en dessous de leur valeur réelle. Nous sommes là moins pour gagner de l’argent que pour nous débarrasser. Nous nous faisons arnaquer de bon gré.
Observant les enfants qui gambadent, je me suis revu, courant de stand en stand, traquant les cartes Pokémon. Mes intérêts ont sans doute un peu changé : je furète à la recherche de cuivres Arts and Crafts, de grès anciens et de sellettes florales. Les trouvailles inespérées – la “perle rare” – qui remplissent cet horizon d’attente provoquent une joie singulière. Pas de chance, cette fois : sur les présentoirs s’entassent surtout des vêtements. Le plaisir du vide-grenier, cependant, ne consiste pas seulement à trouver ce que l’on cherche mais aussi ce que l’on ne cherchait pas. Terrain de la surprise par excellence, où personne ne vend la même chose, la brocante exhibe, dans un joyeux désordre d’époques, un kaléidoscope de certains des produits les plus improbables – ingénieux ou franchement futiles – de l’inventivité humaine. On redécouvre, sous un monceau de bibelots abîmés, un jeu oublié qui suscite une nostalgie vague.
Je dis “brocante” depuis tout à l’heure, mais il faudrait dire “vide-grenier”. “Brocante” est officiellement réservé aux professionnels, qui paient des taxes sur leur commerce déclaré d’objets d’occasion. Au vide-grenier, plus informel, pas question d’acheter pour vendre. En théorie du moins : car les vide-greniers sont aussi, pour quelques filous, l’occasion d’une concurrence déloyale dont s’émeuvent nombre de brocanteurs et d’antiquaires. J’ai un peu de mal tout de même à troquer “brocante” pour “vide-grenier”. D’un côté, le trop de littéralité du mot-valise sans âme. De l’autre, la bizarrerie désuète d’un terme qui évoque l’aventure de la main fouillant un fatras de breloques hétéroclites. L’étymologie de “brocante” est aussi incertaine que ce que découvrira le glaneur de choses. Pour le philologue François Génin, la racine du mot “est bocca ou bucca, la bouche […], parce que ce commerce interlope ne peut s’exercer qu’en s’abouchant directement, vendeur à acheteur. […] La parole, la bouche […] est l’instrument essentiel du brocantage. On conçoit parfaitement un négociant faisant son commerce de loin, par correspondance ; mais se figure-t-on un brocanteur muet ou réduit à écrire ?” (Récréations philologiques, 1856). Difficile de ne pas être séduit par son hypothèse : la conversation est partout, dans le vide-grenier. Il y a bien entendu les négociateurs invétérés, qui marchandent pour le plaisir de marchander des réductions dérisoires. Il y a aussi les commerçants d’un jour qui promettent de belles aubaines et vantent les trésors de leurs étals. Il y a enfin toutes les discussions non marchandes qui se tissent au fil des déambulations dans ces rues rendues aux piétons l’espace d’une journée.
Si la “bonne affaire” est une joie, les “rapports humains denses et furtifs voyant le lien prévaloir sur le gain” font au moins autant le charme du vide-grenier, souligne Pascal Lardellier dans son essai Éloge de ce qui nous lie (2023). “Beaucoup chinent pour l’ambiance, la temporalité douce de ces moments interstitiels, pour ce lien léger, transitoire et connivent, réunissant des inconnus qui passent la journée à se croiser, à se sourire, à palabrer, à deviser de ci de ça, et à prendre le temps de commenter les vertus des petits objets qui ne sont que prétextes à un texte plus large, être ‘seuls ensemble’. C’est le lien social que célèbrent les vide-greniers.” Je repense à cette petite fille, qui est repassée six ou sept fois sur notre stand, et a fini par nous offrir une peluche.
Les colifichets incongrus sont des “objets transitionnels” qui alimentent l’échange, dans tous les sens du terme. Chargés d’une petite histoire, usés et cabossés, tous ont quelque chose de singulier, et aucun ne ressemble aux autres. Le vide-grenier consacre “la revanche des objets cassés, déclassés, ringards, qui ont attendus immobiles et patients dans la pénombre des caves et des greniers pendant des décennies, parfois. Ils rappellent, avec leur grand retour dans la lumière, qu’ils ont une âme qui nous force à les aimer, à les admirer, à les collectionner. Ils se vengent alors de l’obsolescence programmée chère aux industriels, en revenant occuper de guingois, clopin-clopant, le devant de la scène.” Je tâcherai de ne pas oublier trop vite dans un coin poussiéreux le petit arrosoir en laiton dont j’ai fait l’acquisition. »