Entretien

Brice de Beaudrap : “Le vin a toujours été un outil privilégié pour philosopher”

Temps de lecture : 8 min

Bartholomeus van der Helst (1613-1670), “Banquet de la garde civile d’Amsterdam célébrant la Paix de Münster”, 1648 (détail). Huile sur toile, 232 × 547 cm

Bartholomeus van der Helst (1613-1670), “Banquet de la garde civile d’Amsterdam célébrant la Paix de Münster”, 1648 (détail). Huile sur toile, 232 × 547 cm. © www.rijksmuseum.nl

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Alors que s’achève l’été, les vendanges et les foires aux vins commencent. L’occasion parfaite pour interroger les leçons de sagesse du vin en compagnie de Brice de Beaudrap, fondateur des conférences de philosophie œnologique VinoPhilo.

 

Comment vous est venue l’idée de VinoPhilo ?

Brice de Beaudrap : L’origine de VinoPhilo se fonde sur un désir et une surprise. Mes masters de philosophie achevés et mes premières années de cours données, en 2019, j’ai éprouvé le désir de partager la réflexion philosophique dans le monde professionnel. Cependant, ayant été étudiant mais aussi enseignant, j’étais tout à fait conscient de l’aridité de la philosophie. Il me fallait donc y remédier pour la rendre accessible aux travailleurs en entreprise – la question était de savoir comment. C’est lors d’un repas avec mon frère que mon esprit s’éclaira. Nous parlions philosophie en dégustant de bons vins et j’ai réalisé qu’il m’était possible d’illustrer mon propos avec ce breuvage et que le fait même de boire, avec une juste mesure, nous aidait à réfléchir ensemble. Dès lors, le lien était fait. Entraîné par mon frère qui possède une solide culture œnologique, j’ai décidé d’imaginer l’association philosophie-oenologie. Rappelons-nous que la vigne est depuis toujours vecteur de spiritualité dans la culture humaine. C’est donc un verre à la main et en bonne compagnie que m’est venue l’idée des conférences philosophie oenologie et que VinoPhilo a pu voir le jour.

“La vigne est depuis toujours vecteur de spiritualité dans la culture humaine” Brice de Beaudrap

 

L’un des textes fondateurs de la tradition philosophique relate un banquet. Ce n’est pas un hasard ? La dégustation d’un vin est une occasion privilégiée pour discuter philosophie ? 

Si le Banquet de Platon a su devenir un texte clef, il est bon cependant de rappeler que la philosophie grecque a commencé par Thalès et sa merveilleuse thèse « tout est eau ». Néanmoins, la tradition a préféré faire de Socrate la figure emblématique du philosophe, l’eau n’a donc pas su nous séduire entièrement. Au contraire, nous avons préféré un Socrate que Platon décrit comme un homme qui boit plus que les autres et qui pourtant n’a jamais été vu ivre (Banquet 220a). Ainsi, l’histoire de la philosophie reste bien éloignée de l’ivrogne, tout en privilégiant une perspective plus savoureuse que l’eau. L’histoire a mieux aimé dépasser les questions de la composition des choses pour atteindre les réflexions sur les dispositions et la vertu, que le vin interroge directement, comme nous le rappelle Platon dans Les Lois. Ce choix historique ne semble pas étonnant, car déguster du vin, c’est déjà interroger notre rapport au réel, notre rapport au monde et donc notre philosophie. Ce rapport au monde débute par un rapport à soi : bien boire demande une connaissance honnête de soi, car l’ivresse peut nous révéler bien des aspects que nous nous cachons à nous-même. Cette relation au réel se poursuit par une remise en question de nos sensations, pourtant premier vecteur de connaissance de ce qui nous entoure. Ce face-à-face avec l’univers s’achève par un transport, par une légère ivresse qui nous fait côtoyer quelques idéaux à condition de ne pas basculer dans la folie de l’ivrogne. L’homme qui boit va nécessairement interroger sa relation au monde. Ainsi, il me semble effectivement que le vin a toujours été un outil privilégié pour philosopher, au-delà même du simple aspect pédagogique que nous pourrions lui donner. L’adage in vino veritas n’est peut-être pas si anecdotique que cela. « Le vin [est] la défense de la vérité et la vérité celle du vin », écrit Kierkegaard.

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