Divergences

Pourquoi aimons-nous boire du café ?

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Pourquoi aimons-nous boire du café ?

Illustration : © Séverine Scaglia pour PM

Cet article est issu du numéro 147 de Philosophie magazine « Liberté, égalité, identités - Comment reconnaître nos différences ? », en kiosque le 18 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il est noir ou au lait, serré ou allongé : à chacun sa façon de boire la tasse mais malheur à qui en est privé. Serions-nous accros ? Philosophes, plutôt ! 

 

Parce qu’il donne de l’esprit/Montesquieu (1689-1755)

Témoin du succès fulgurant de cette boisson en Europe, Montesquieu observe la manière dont le café gagne les esprits. Aux premières gorgées, les idées se mettent en place, comme si les vapeurs du café nous sortaient de la torpeur, et aux dernières, la confiance est gonflée à bloc. Si le café réveille l’inspiration et suscite l’euphorie, l’atmosphère de ces nouveaux lieux de sociabilité n’y est pas pour rien. « On apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent », écrit le philosophe dans les Lettres persanes. « De tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré. » Avec une goutte d’ironie ?

Parce que c’est une habitude réconfortante/Kierkegaard (1813-1855)

Il y a les habitudes qui fossilisent et celles qui sont des repères nécessaires pour vivre. Dans La Répétition, Søren Kierkegaard identifie ainsi les « répétitions du mauvais genre », celles qui rendent « l’esprit stérile ». Mais le café, lui, participe plutôt du rituel parfaitement huilé. Bu « pur et chaud et fort », il est un plaisir dont nous sommes maîtres et qui nous donne pleine satisfaction. « Quoi qu’il arrive, je chéris le café », écrit celui qui considère même que « le café figure aux côtés de ce avec quoi les poètes le comparent, à savoir l’amitié ». Fidèle compagnon, l’amer breuvage nous accompagne chaque matin de notre existence.

Parce qu’il entretient notre sociabilité/Sartre (1905-1980)

Nous nous y donnons rendez-vous, nous nous y attablons pour noircir des carnets… Le café, en tant que lieu, est un théâtre humain, où chacun incarne un personnage, dont le garçon de café. Entre sa gestuelle machinique et son attitude surjouée, « toute sa conduite nous semble un jeu », écrit Sartre. Pour lui, celui qui joue ainsi «  avec sa condition pour la réaliser » incarne la mauvaise foi : il rentre dans un rôle pour ne pas se confronter à sa liberté. Mais il nous renvoie ainsi à notre propre jeu : lorsque nous portons la tasse à nos lèvres, en mimant l’extrême concentration, le détachement ou l’enthousiaste sociabilité, n’adoptons-nous pas à notre tour un certain rôle ? 

Parce que c’est un poison et un remède/Cioran (1911-1995)

Un plaisir néfaste, tel est le café. À la fois un poison et un remède – un pharmakon en grec. Plus encore, il est la légère dose de toxicité dont notre organisme et notre esprit ont besoin pour fonctionner correctement. « Je ne peux pas écrire sans excitants ; et les excitants me sont interdits. Le café est le secret de tout », écrit Emil Cioran. Interdit d’en consommer pour des raisons de santé, il raconte, dans ses cahiers personnels, son désarroi : « Je suis dépossédé de tout mon avoir : du poison, du poison qui me faisait travailler. » Le café est un doux poison que nous nous inoculons consciemment et avec un malin plaisir. Cette minime transgression ne le rend-il pas meilleur ?