Faut-il une charte éthique pour la télé-réalité ?
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Cet article est issu du numéro 37 de Philosophie magazine « 37 - mars 2010 », en kiosque le 25 février 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Cet automne, Virginie Calmels, présidente d’Endemol France (« Loft Story », « La Ferme Célébrités », «Secret Story»…), annonçait une charte éthique refusant les « valeurs négatives comme le racisme, la drogue, l’alcool et toute forme de violence ». Au-delà du « coup » de communication, les avis diver gent sur la possibilité de mettre de la morale dans la « télé-poubelle ».
Yves Michaud. Oui !
«Elle doit définir ce à quoi on s’engage et ce qu’on refuse en le signant. Car les garde-fous judiciaires sont peu opératoires.»
Que démontre, selon vous, l’expérience de « La Zone Xtrême » ?
Qu’il est extrêmement difficile de se retirer d’un jeu, ou d’une situation, une fois qu’on s’y est engagé. Dès lors que les participants ont accepté les consignes du producteur, qu’ils ont signé un contrat avec la société de production, ils ont une forte propension à aller jusqu’au bout. C’est cohérent : après avoir accepté un principe de jeu qui suspend les préoccupations éthiques – administrer des décharges électriques – il est peu probable qu’on invoque des raisons éthiques pour se retirer. D’autre part, le jeu stipule que l’interrogateur-tortionnaire et le candidat-victime font équipe ; ils ne peuvent gagner qu’ensemble. Si l’interrogateur se retire, il empêche l’autre de gagner. Il est malaisé de prendre de son propre chef la décision de faire perdre son équipe.
Quelle conclusion en tirez-vous ?
Il faut être extrêmement vigilant à chaque fois qu’on accepte un contrat, et surtout refuser les contrats immoraux. Cela me paraît être la seule solution. Comment savoir si un contrat est moral ou pas ? Il y a deux cas de figure. Dans les sociétés archaïques, comme la Corse traditionnelle, il existe un petit nombre de valeurs partagées par tous, ou la plupart du moins. L’individu qui y déroge est mis au ban, il s’expose à des représailles. Dans une telle société, vous n’avez pas besoin de charte éthique, la morale commune fixe les comportements admissibles – avec des châtiments qui peuvent être extrêmement violents. Cependant, nous vivons aujourd’hui dans des sociétés complexes et relativistes, où plusieurs morales cohabitent. Mes valeurs ne sont pas forcément les vôtres… Vous -trouverez toujours des individus qui n’auront pas de censure morale pour jouer à la roulette russe en direct à la télévision, s’injurier ou se cracher dessus, etc. La seule solution, c’est qu’on dispose, en plus du contrat de départ, d’une charte éthique qui définisse clairement ce à quoi on s’engage et ce qu’on refuse en le signant. De toute façon, par rapport à la télé-réalité, les garde-fous judiciaires sont peu opératoires. Les procès judiciaires sont lents, leur issue est incertaine et le jugement est rendu quand le mal – et le record d’audimat – sont faits. C’est donc en amont qu’il faut fixer le cadre éthique du jeu, par une charte connue de tous les participants, et respectée sous peine d’exclusion.