La lettre du jeudi
C’est ainsi que les hommes vrillent
© Yap-R/Unsplash
« “Il a complètement vrillé.” C’est ce que l’on dit souvent à propos d’une personne qui atteint un point de non-retour en proférant des paroles particulièrement abjectes et racistes, comparant par exemple le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko à un membre d’une “tribu primitive”. À force de voir des personnes “vriller” de la sorte, je me suis demandé ce que cette expression signifiait.
Perdre le contrôle, vraiment ?
L’expression “il a vrillé” renvoie d’abord à l’électrochoc que l’on éprouve face à quelqu’un qui se livre à une frasque, à un coup de sang. Elle peut s’appliquer à une personne connue, mais aussi à des membres de notre famille, à des voisins, à des amis – et à tous ceux dont on a l’impression qu’ils ont soudainement lâché l’affaire, dévoilant tout d’un coup un visage particulièrement inquiétant, tenant des propos qu’ils ne se seraient jamais permis de proférer jadis. La vrille signe donc souvent la fin d’une relation.
“Quand elle lui a dit qu’elle le quittait, il a vrillé” : l’expression contient une violence sourde et euphémistique (on imagine que l’homme dont il est question a pu frapper sa femme). La traduction anglaise “snapped”, signifiant “se casser”, “craquer” ou “claquer”, que l’on utilise souvent pour qualifier Trump, évoque également une forme de hargne, de brutalité. Cette violence est souvent perçue comme une réaction disproportionnée à un événement précis : en l’occurrence, la vidéo anti-Trump présentée par l’acteur Robert De Niro affirme que le président américain a vrillé (“snapped”) depuis sa défaite en 2020.
Se tordre… jusqu’à l’explosion ?
En français, “la vrille” ne se réfère pas à un claquement, mais à une torsion. Elle renvoie plus précisément à l’acte de “s’enrouler”, de “tourner sur soi-même”, de se “tortiller”, mais aussi de transpercer douloureusement, à la façon d’un tournevis. Dans Le Horla (1886-87), Maupassant raconte comment son personnage est assailli par “une idée fixe exaspérée par un mois d’ivresse, et grandissant sans cesse dans l’absolue solitude”, qui “s’enfonc[e] en lui à la façon d’une vrille.” La vrille n’est donc pas tant un phénomène brutal qu’une oscillation intérieure, parfois très progressive, un processus dont on ne constate que l’aboutissement final, l’explosion ultime. Celui ou celle dont on remarque qu’il “vrille” sur un plateau télévision, ou dans un café, a en réalité vrillé depuis longtemps.
Le vrilleur peut jouer la carte de la folie, du coup de sang qu’il n’a pas pu maîtriser. Il peut aussi arguer que s’il a vrillé comme cela, c’est parce que c’est le monde entier qui part en vrille. En se défendant ainsi, il se comporte un peu comme ce mari violent qui ose dire à sa femme “regarde ce que tu me fais faire”. Cette défense symptomatique de la mauvaise foi, lui permet de se déresponsabiliser.
La vrille et le rossignol
“J’ai vrillé” est donc aussi une excuse bien commode, un piège. Dans sa nouvelle Les Vrilles de la vigne (1905-34), Colette raconte l’histoire d’un rossignol dormant, qui, dans la nuit, se retrouve “ligoté, les pattes empêtrées” par les “liens fourchus” de vrilles cassantes et tenaces. “Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.”
Comme ce rossignol, je fuis les circonvolutions et les entortillements piégeux de ceux qui estiment que la débâcle du monde justifie leur propre indécence. Cette défense bancale masque leur propre responsabilité dans cette déroute. Ce n’est pas le monde qui vrille, mais les vrilleurs qui font vriller le monde. »
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