Entretien
Chantal Jaquet : “L’ascension sociale suppose de vouloir monter et dominer dans une société verticale, au lieu d’être solidaire avec autrui”
Chantal Jaquet. © Édouard Caupeil pour PM
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Après avoir contribué à installer l’enjeu des transclasses dans le débat public, la philosophe Chantal Jaquet propose avec Révolutions transclasses. Une nouvelle théorie de l’émancipation (PUF, 2026) d’aller plus loin. Arrêtons d’idéaliser les cas exceptionnels qui font croire que l’ascenseur social est ouvert à tous, visons l’abolition de toutes les formes de domination !
Il y a plus de dix ans, vous avez forgé le terme de “transclasses”. Pourquoi l’associez-vous aujourd’hui à l’idée de révolution ?
Chantal Jaquet : Dans mon premier livre sur les transclasses, paru en 2014, il s’agissait de penser des passages limités – individuels ou en petit groupe – d’une classe sociale à une autre. Je me suis focalisée sur des cas singuliers, pour comprendre à la fois les causes qui rendaient possibles ces passages et les effets produits sur ceux qui l’effectuent. Toutefois, au terme du livre, je signalais déjà que le problème n’est pas tant de franchir les classes sociales individuellement, mais de les abolir pour tous. Dans ce second livre, Révolutions transclasses, je repars de là pour penser d’autres formes de transclassisme, qui transforment radicalement l’ordre social au lieu de le conserver. Le problème étant de savoir ce que l’on fait, dans une société, de tous ceux qui restent dans la misère. Car les passages transclasses individuels, demeurant des anomalies statistiques au sein d’un cadre général structuré par la reproduction sociale, ne donnent pas une espérance collective d’émancipation.
C’est pour cela que vous parlez de “révolutions” au pluriel ?
La révolution, c’est à la fois ce qui peut radicalement tout changer, mais également l’expression de ce qui ne change pas. C’est pourquoi je mets ce terme de révolutions au pluriel, parce qu’il y a des révolutions qui nous ramènent au point de départ – c’est d’ailleurs le sens premier de ce terme en astronomie. Il y a des mouvements qui préservent l’immobilisme, comme le résume bien la formule du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »
Dans votre introduction, vous défendez la “nécessité de passer d’une problématique du choix de vie à celle du changement de vie”. Quelle est la différence ?
Souvent, les philosophes se posent la question du choix de vie, c’est-à-dire du type de vie à suivre pour atteindre la liberté ou la félicité. Ils passent en revue différents modèles : vie de plaisir, de richesse et d’honneur, vie contemplative, vie marquée par l’engagement politique, ou tout simplement vouée à la vertu… Ce faisant, ils mettent de côté les conditions matérielles réelles de l’existence. Ils présupposent qu’il y a toujours du choix, et que le problème ne consiste qu’à trancher entre différents possibles qui s’offrent à nous de manière égale. Or une telle représentation de la vie en termes de possibles n’a rien d’universel, elle est le fruit d’une condition économique et sociale donnée, d’une position dans la société, qui permet réellement d’envisager une pluralité de voies. Penser en termes de changement de vie, plutôt que de choix de vie, c’est s’interroger philosophiquement sur la possibilité réelle d’une émancipation au sein d’un cadre où tout semble s’y opposer. Et c’est la raison pour laquelle je suis repartie des transclasses – c’est-à-dire de ceux qui, précisément, ont des conditions déterminées, matérielles, intellectuelles, très peu favorables à un changement de vie – pour savoir comment ce changement pouvait être pensé.