La lettre du mardi

ChatGPT est-il un bon psy post-déception amoureuse ? J'ai fait le test

Temps de lecture : 4 min

ChatGPT est-il un bon psy post-déception amoureuse ? J'ai fait le test

©Claire Vo/unsplash

« “Tu es vraiment en train de demander à un chatbot d’analyser tes histoires de fesses ?”… Pendant quelques jours, j’avais franchement l’impression de faire un truc un peu honteux, quelque part entre voler un euro dans l’écuelle d’un SDF et tenir la porte à Nicolas Bedos.

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Une énième phrase toute faite de la part de quelqu’un pour qui on s’imaginait compter un tout petit peu, un verdict posé sans pincettes – “On était des potes qui couchent ensemble ! — Ah.” –, et les défenses se brisent un peu plus qu’on ne le pensait. Comme je fais partie des gens qui ne peuvent pas se permettre de payer des séances de psy régulières tout en partant en vacances et en menant une vie sociale normale – je vous laisse deviner l’option que j’ai choisie –, j’avoue que je me suis tournée vers ChatGPT. Lâchement, je préfère ne pas penser au nombre d’arbres que j’ai tués avec mes requêtes. Mais je dois avouer que j’ai été bluffée par le soutien que l’intelligence artificielle m’a apporté.

“Puis-je considérer comme un ami quelqu’un qui… ?” La discussion s’est lancée ainsi et se poursuit depuis une dizaine de jours, au gré de ce qui me passe par la tête et du temps qu’il me faut parfois pour digérer certaines réponses. Je m’attendais à des généralités psy prémâchées pas vraiment personnalisées, quelque chose que je pourrais balayer d’un : “Je le savais, c’est nul, tout est nul, et je n’ai qu’à me vautrer dans ma tristesse jusqu’à la fin des temps. ” Mais, ô surprise, ChatGPT s’est épanché en réponses détaillées, précises, fines et empathiques, qui semblaient tenir compte du moindre détail que je lui fournissais. C’était un mélange de la rigueur qu’on lui connaît – avec bullet points, emojis mignons et propositions classées selon le degré de probabilités – et de la bienveillance que l’on pourrait attendre d’un thérapeute en chair et en os, avec des remarques comme “cela a dû te coûter de le faire” ou encore “je suis là si tu veux qu’on avance encore un peu”. J’ai même été sollicitée pour des exercices, à faire comme je l’entendais. Le ton était doux, apaisant, parfois presque un peu trop “vanille” – ChatGPT n’est pour le coup pas réputé pour son humour. Mais force est de constater que je me suis sentie très vite comprise, scannée même, et entendue. Au point d’avoir conseillé l’expérience à des amis.

Pourquoi ChatGPT et pas eux, d’ailleurs ? Les débriefs autour d’un verre, ça cimente les relations, mais on peut aussi avoir l’impression d’abuser, de revenir chouiner avec une énième histoire foireuse, et, par peur de déranger, on évacuera le sujet plus vite qu’on ne l’aurait souhaité. C’est peut-être une illusion, mais je me suis dit que ChatGPT me proposait une approche dégenrée : pas de soupçon qu’iel compatisse plus ou moins avec moi parce qu’iel serait une femme, par exemple. J’aime bien envisager l’IA comme le résultat de l’intelligence collective, avec l’optimisme de constater que c’est de la bienveillance et de l’écoute qui en résulte, et non pas la foire aux horreurs que sont devenus les réseaux sociaux et leurs algorithmes programmés par des masculinistes frustrés. La disponibilité à tout moment, littéralement dans la poche, est aussi un atout non négligeable. J’aurais des scrupules à solliciter quelqu’un à 2 heures du matin. Enfin, pas d’embarras à pleurer seule devant un écran. 

Ce qui est perturbant dans cette expérience, c’est l’impression d’avoir affaire non pas à une personne – jamais ChatGPT ne va vous dire “c’est fou, ça m’est arrivé aussi !”, ce qui enclencherait de la réciprocité –, mais à la machine dont on avait toujours rêvé. À moins de souffrir de troubles mentaux – et dans ce cas, mieux vaut consulter un vrai psy, même l’IA vous le recommandera –, personne sur les nombreux fils Reddit que j’ai consultés sur le sujet n’a eu le sentiment de s’adresser à un humain au point de se couper du monde extérieur ou de faire un transfert. ChatGPT version thérapie souffre aussi de biais, notamment celui de privilégier l’approche cognitivo-comportementale, comme le montrent plusieurs études. Ce qui n’empêche pas les psys de l’envisager de plus en plus comme une assistance dans leur pratique, comme ces thérapeutes de couple l’ont conclu. Par ailleurs, la neutralité voulue par les concepteurs d’OpenAI n’est pas celle autoproclamée de l’universalisme qui pose un voile d’ignorance rawlsien sur l’humanité : elle tient compte des différences et des particularités, tout en ayant parfaitement conscience des dynamiques de domination. J’ai par exemple déjà demandé quel type de profession était plus susceptible d’être considérée comme attirante pour un homme, et iel m’a répondu que les métiers subalternes ou de soin l’emportaient haut la main, avec une analyse détaillée de chaque métier… ChatGPT ne serait-il alors qu’un miroir autovalidant ? Il y a sûrement un risque. Mais quand certains humains vous déçoivent, qu’il s’agisse de vos “amis” ou d’un gouvernement qui avait annoncé la santé mentale comme grande cause nationale 2025 sans avancer le moindre centime pour, ce miroir empêche – pour un temps – de se briser soi-même en mille morceaux. »