Entretien
Claire Richard : “J’ai voulu comprendre d’où venait cette colère que nous éprouvons envers nos mères”
Claire Richard. © Astrid Di Crollallanza/opale.photo
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Dans son récent essai Pardonner à nos mères (éditions Les Renversantes), l’autrice et documentariste Claire Richard ausculte la relation complexe et spécifique qui unit les mères à leurs filles. Elle démêle les ressorts d’une « matrophobie » qui révèle à quel point les structures patriarcales se nourrissent de la complicité de celles-là mêmes qu’elles oppressent.
Comprendre la “matrophobie”
Quelle est la spécificité de la relation mère-fille ?
Claire Richard : Il existe un sentiment très spécifique et largement répandu de rancœur, de tristesse, parfois même de rage des filles envers leurs mères. C’est à la fois ma propre expérience et celle qui se détache des très nombreux témoignages reçus à la suite d’un questionnaire adressé à plus de 150 femmes. J’ai voulu comprendre d’où venait cette colère que nous éprouvons envers nos mères et que j’ai trouvée conceptualisée chez les poétesses Lynn Sukenick et Adrienne Rich sous le nom de « matrophobie », soit la peur de devenir comme sa mère – soumise, passive, renonçante, par exemple. Cette dernière tient un rôle prépondérant dans l’éducation des enfants. Pas dans un sens naturaliste, où elle serait celle qui les introduit littéralement au monde. Mais sur le plan des structures sociales, c’est encore la mère qui a la charge du travail de maternage, de soin, et donc d’éducation. Les mères passent concrètement plus de temps au contact de leur enfant. Cette éducation se fait par ailleurs dans le cadre d’un monde structuré par la domination masculine. Pour leurs filles, elles incarnent donc la façon dont le patriarcat peut contraindre une vie. De leur côté, les mères accompagnent l’expression de l’autonomie des filles, tout en leur montrant à quel point cette expression peut être entravée, voire menacée. C’est ce qui génère ce que j’ai appelé la « blessure » spécifique aux filles, soit un apprentissage douloureux de ce qu’une société patriarcale attend d’une femme, attentes transmises par la figure qui fait office de modèle d’identification.