Une vie, une œuvre

Clausewitz en dix leçons, par le général Benoît Durieux

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Clausewitz en dix leçons, par le général Benoît Durieux

Donbass. Janvier 2022. Sur la ligne de front, dans les tranchées près d’Avdiivka dans la région de Donetsk, Ukraine.© Guillaume Binet/MYOP

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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Spécialiste du célèbre stratège prussien, Benoît Durieux, général de corps d’armée et ancien directeur de l’IHEDN, nous livre ici l’essentiel des concepts clausewitziens.

 

« J’avais l’ambition d’écrire un livre qu’on n’oublierait pas après deux ou trois ans, et que celui qui s’intéresse à la question pourrait à la rigueur prendre en mains à plus d’une reprise. » Ce souhait de Carl von Clausewitz (1780-1831) formulé dans une note introductive à son ouvrage majeur, De la guerre, devait connaître une réalisation paradoxale. Souvent cité mais plus rarement lu, régulièrement déclaré comme périmé mais aussitôt redécouvert, ce texte à l’influence cyclique n’est pas sans évoquer les tourments d’une vie plurielle qui a alterné périodes de réflexion, moments d’action intense et phases d’observation privilégiée auprès des dirigeants d’un monde politique et militaire en pleine mutation. Né en 1780 d’un père ancien combattant de la guerre de Sept Ans, Clausewitz eut rapidement l’occasion de mener une vie de soldat en étant incorporé dès l’âge de 12 ans dans un régiment de l’armée prussienne. Nommé aide de camp du prince Auguste, capturé après la bataille d’Auerstaedt, il passa un an en France avant de travailler avec le général Scharnhorst à la réorganisation de l’armée. Patriote prussien lorsque le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III décida l’alliance avec Napoléon, Clausewitz rompit avec les usages de l’époque en se mettant au service du tsar pour continuer à combattre la France. Il réintégra l’armée prussienne en avril 1814 pour participer aux dernières campagnes des alliés. C’est à partir de 1818 qu’il devint directeur de l’Académie de guerre de Berlin, fonction surtout administrative qui devait lui laisser le temps de rédiger une partie importante de son œuvre. Il rejoignit à nouveau l’état-major de Gneisenau en 1831 pour mourir en campagne du choléra le 16 novembre de la même année. Son ouvrage majeur, le traité De la guerre , inachevé, ne fut publié qu’après sa disparition par sa veuve, Marie von Brühl. L’œuvre est complexe mais stimulante. S’il fallait identifier un fil rouge, ce serait celui de l’interaction : Clausewitz pense la guerre comme le résultat d’une dialectique politique et militaire plongée dans l’incertitude. Toute sa vie intellectuelle est marquée par la transition qu’il observe entre la guerre limitée du XVIIIe siècle et la guerre débridée des campagnes napoléoniennes. Il refuse donc, à la différence de beaucoup de ses prédécesseurs, une réflexion exclusivement centrée sur la recherche de recettes de victoire ; il entame une analyse de la nature de la guerre et de ses traits permanents, associée à une pensée de la fragilité de l’homme aux prises avec l’événement. Un peu à la manière d’un tableau impressionniste, la mise en valeur d’une dizaine de concepts ou d’idées marquantes peut donner un aperçu de l’œuvre et constituer une invitation à la lecture. C’est l’ambition des coups de projecteur qui suivent, consacrés à dix des concepts les plus significatifs. 

“La guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens” (Livre I, chap. 1, §24)

Sans doute la citation la plus connue de Clausewitz, cette réflexion est plus complexe que le lieu commun qu’elle est devenue peut le laisser penser. Le lien entre la guerre et la politique n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle en ce début de XIXe siècle. L’œuvre du comte de Guibert (1743-1790), parmi bien d’autres, l’avait illustrée avec éclat. Mais si la « guerre comme continuation de la politique », ce que Raymond Aron appelait « la Formule », n’a cessé, après sa mise en valeur par Clausewitz, de susciter des commentaires, c’est qu’elle a revêtu, en fonction des auteurs et des contextes, trois sens différents. Le premier est le plus naturel. Il indique la nécessaire subordination de la guerre à la politique et son caractère instrumental. Dans cette interprétation, la politique doit décider de la guerre et de la paix pour atteindre certains de ses objectifs. La guerre et la paix se succèdent alors dans le temps, une succession qui est aussi celle de l’exercice des responsabilités du dirigeant politique qui décide de la guerre et du chef militaire qui décide dans la guerre. Sun Zi et Machiavel avaient déjà préconisé la non-immixtion du chef d’État dans la conduite des campagnes ; aux États-Unis, Samuel Huntington, dans un ouvrage de jeunesse devenu classique (The Soldier and the State, 1957), a lui-même théorisé la nécessité de cette séparation des responsabilités : le chef militaire n’interfère pas dans la politique cependant que le chef d’État respecte le professionnalisme du commandant des armées en campagne. Si cette interprétation a pu bien convenir à la puissance maritime américaine, elle a trouvé ses limites avec les opérations extérieures de ce début de XXIe siècle. En Irak, en Afghanistan ou au Sahel, il est souvent bien difficile de distinguer les domaines militaires et politiques. C’est ce qui donne tout son intérêt à une seconde lecture de la Formule, qui trouve son fondement dans un autre passage du traité De la guerre . Clausewitz adopte en effet une tournure un peu différente en écrivant : « La guerre n’est qu’une continuation des relations politiques avec l’appoint d’autres moyens » (Livre VIII, chap. 6 § B) . Ici, la guerre n’est plus un instrument mais un mode de relation qui, suivant une autre formule du maître prussien, livre des batailles au lieu d’envoyer des notes diplomatiques. En conséquence, le dirigeant politique et le chef militaire conduisent la guerre ensemble, même si la décision finale appartient au premier. Le dirigeant peut parfois intervenir dans la conduite des opérations et le militaire donner son avis sur la politique, une situation qui reflète assez bien le fonctionnement des démocraties modernes, notamment la Ve République. Enfin, si la guerre est la continuation de la politique, c’est qu’elle reflète les affrontements internes à une situation politique, de la même façon que Marx voyait dans les contradictions du système capitaliste les origines des crises. Suivant cette troisième analyse, la Seconde Guerre mondiale trouve son origine dans les défauts du règlement de la première. Ceux qui contestent la nature politique de la guerre pour insister sur sa dimension culturelle mettent en valeur sans le savoir la force de cette troisième interprétation analysant la guerre comme conséquence inévitable des fragilités humaines, qui déterminent aussi la politique. 

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