La lettre du mardi

“Colis suspect” : la terreur des encombrants

Temps de lecture : 4 min

“Colis suspect” : la terreur des encombrants

© Egor Myznik/Unsplash

« “Il faut vraiment être crétin pour laisser une valise dans une gare ou un aéroport”, ai-je toujours pensé lorsqu’il m’est arrivé, par le passé, d’être coincée dans un train en attendant que les forces de l’ordre inspectent un énième “colis suspect”. Jusqu’à ce qu’une expérience absurde me force à réviser mes préjugés.

Hier, 20h. Je venais de mettre au lit notre enfant lorsque son père m’appelle, fort agacé : “Impossible de rentrer, la police a bloqué la rue ! Encore une alerte à la bombe, paraît-il. Je me retrouve à attendre sous la pluie pour une durée indéterminée – entre 5 minutes et 10 heures, d’après les flics. Quelle galère !” Je jette un bref coup d’oeil par la fenêtre : en effet, des voitures de police s’étaient massées au coin de la rue, interdisant à une quarantaine d’habitants visiblement excédés d’accéder à leur domicile. Mi-lasse, mi-effrayée, je me demande que faire. Me terrer au fond de l’appartement, pour éviter les bris de verre en cas d’explosion ? Ignorer ce qui était probablement une fausse alerte ?

Je précise que nous habitons tout près d’une synagogue, ce qui rend les policiers et les riverains particulièrement sensibles au moindre mouvement suspect dans les environs – et je suis la première à leur en être reconnaissante, étant d’un naturel inquiet. En attendant, j’étais furieuse. Peste des terroristes et des touristes distraits ! Et ces pizzas qui refroidissaient… Un quart d’heure plus tard, j’étais toujours occupée à maugréer dans ma barbe lorsque j’ai eu le réflexe (irrationnel, je vous l’accorde) de me pencher une fois de plus à la fenêtre. “Reculez, Madame”, me cria un policier. “La valise peut exploser d’une seconde à l’autre !”

Une comédie (presque) dramatique

C’est là que j’ai reconnu le bagage en question : c’était le mien. Une vieille valoche usée, que nous avions décidé la veille de mettre aux encombrants pour dégager de la place dans notre appartement saturé d’objets inutiles. Difficile de vous décrire le sentiment de honte et la sensation de profond ridicule qui m’ont envahie. C’était donc arrivé : cette fois-ci, le crétin, c’était moi ! Pétrie de culpabilité, je me suis dénoncée auprès des policiers, tout en réprimant un fou rire nerveux. La scène avait quelque chose d’une comédie. Je me suis sentie comme un Pierre Richard de l’espace public, un Lagaffe du Vigipirate, un Louis de Funès de la lutte contre le terrorisme… à ceci près qu’on n’était pas dans un film, mais bien dans le réel, peuplé de riverains qui terrorisés, qui furax. Pour notre défense, nous avions tout fait dans les règles, signalant le dépôt de l’objet aux services municipaux concernés et le marquant d’un numéro d’identification, comme c’est la règle à Paris.

Tous terroristes en puissance

Mais voilà : nous vivons dans une société de la terreur. Partout, la crainte a triomphé, au point de s’immiscer dans les moindres méandres de l’ordinaire. Les attentats du 11-Septembre, commis par des criminels qui semblaient s’être parfaitement insérés dans la société américaine, ont “[jeté] la suspicion sur n’importe quel individu : n’importe quel être inoffensif n’est-il pas un terroriste en puissance ?”, écrivait Jean Baudrillard en 2001. Nous autres urbains, notait encore Paul Virilio dans Ville panique. Ailleurs commence ici (2004), baignons désormais dans un “hyperterrorisme anonyme susceptible d’effondrer, non seulement les tours de grande hauteur, mais cette ‘paix civile’ entre les populations d’un monde en désarroi”.

Pire : le terrorisme a bouleversé notre perception du monde et des objets. Le sac le plus banal devient une arme potentielle, l’avion une menace qui plane sur nos têtes. Ce glissement phénoménologique m’a plongée dans une méditation mélancolique sur le statut des choses, pour reprendre les réflexions de Martin Heidegger. Selon le philosophe allemand, nous ne remarquons pas vraiment les objets que nous utilisons au quotidien : ils sont “à notre portée” (zuhanden), mais pas vraiment perçus dans leur singularité. Ce n’est que lorsqu’ils sont défectueux que leur présence nous frappe, que nous les voyons en tant que choses : soudain, elles sont là devant nous (vorhanden). C’était le morne destin de ma valise, invisible à mes yeux jusqu’à ce que son encombrant “être-là” me somme de m’en débarrasser. Or jamais je n’aurais pensé que cet objet devenu chose serait à nouveau rétrogradé au statut d’objet, en l’occurrence d’un objet de peur : posée face à une synagogue, une valise devient une arme par destination – l’outil parfait du terroriste.

Coupable… mais pas responsable ?

Voyant les flics embarquer l’objet du crime dans leur fourgon, je me suis surprise à culpabiliser non plus seulement vis-à-vis de mes semblables, mais vis-à-vis de cette pauvre valise, suspecte idéale dans ce monde de fous. N’aurais-je pas dû la rafistoler, plutôt que de l’abandonner ainsi à l’opprobre publique ? Ce vieux barbon (et nazi, qui plus est !) de Heidegger m’aurait sans doute recommandé de la réparer, lui qui fustigeait notre société de consommation si prompte à produire puis à bazarder des objets conçus pour être “remplaçables”. Je me suis consolée en me disant qu’elle avait bien vécu, ayant eu la chance – au détriment de tout un quartier, auprès duquel je présente mes plus plates excuses – d’avoir été, pour un bref instant, au centre de notre distraite attention. »

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