Jeff Koons, c’est le bouquet

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Les Tulipes de Jeff Koons au Musée Guggenheim de Bilbao (cc) Flickr / Jean-Pierre Dalbéra

Prétendu “geste d’amitié entre le peuple américain et le peuple français”, l’œuvre que Jeff Koons veut offrir à la Ville de Paris suscite la polémique. En offrant un cadeau aussi encombrant qu’offre Jeff Koons en réalité ?

Présenté comme « un geste d’amitié entre le peuple américain et le peuple français » après les attentats de 2015 et 2016, le bouquet de tulipes « offert » par Jeff Koons à la Ville de Paris suscite la polémique.

C’est, comme le rappelle Michel Eltchaninoff au micro du Grand Soir 3 de France 3, « qu’il s’agit d’un cadeau un peu spécial. D’abord, c’est un don au carré. Il représente en effet le geste d’offrir un bouquet de fleurs. C’est le cadeau d’un cadeau, le symbole d’un geste humain très fort. Par ailleurs, c’est un cadeau bien encombrant, de 12 mètres de haut, et pour le moins voyant. Le genre d’objet difficile à rendre discret dans son salon. Par ailleurs, lorsqu’on vous offre quelque chose, c’est vous, normalement, qui choisissez où vous aller le mettre : au milieu de votre appartement, dans les toilettes ou à la cave. Ici, Jeff Koons veut le placer pile devant deux musées importants de la capitale, sur l’esplanade entre le musée d’Art moderne de la Ville de Paris et le Palais de Tokyo. Lorsque l’on voudra admirer la tour Eiffel de ce point de vue, on verra d’abord le bouquet multicolore. C’est plutôt envahissant. Ensuite c’est un cadeau pour lequel il faut payer le papier cadeau. Il faut en effet débourser 3 millions d’euros pour le fabriquer et l’installer, via des mécènes. Enfin, beaucoup disent qu’il s’agit d’un cadeau intéressé. L’artiste, au lieu d’attendre qu’on l’invite à entrer au musée, s’exhibe à ses portes. Sa cote sur le marché de l’art va grimper à cette occasion. »

Il reste que ce cadeau est un geste social dont l’ampleur des réactions et de la polémique disent l’importance. Car comme l’explique l’anthropologue français Marcel Mauss dans son passionnant Essai sur le don, une grande part des échanges, dans toutes les sociétés, et notamment les sociétés traditionnelles, se fait non pas par le commerce, mais par le don. « Nous n’avons pas qu’une morale de marchands », poursuit-il.

Si bien, comme l’indique encore Michel Eltchaninoff, que « le don est plus contraignant encore que l’échange monétaire. Lorsque vous achetez quelque chose, vous ne devez plus rien à celui qui vous l’a vendu une fois que vous avez fait l’acquisition. Le “merci” que l’on adresse au vendeur ou à la vendeuse est beaucoup moins fort que le “merci” adressé à celui qui vient de vous faire un cadeau. Un cadeau, en revanche, “oblige” celui qui l’a reçu en cadeau. Tant que vous ne l’avez pas rendu d’une manière ou d’une autre, vous restez le débiteur de votre bienfaiteur. C’est ce que Marcel Mauss appelle le “contre-don”. Pour effacer cette dette symbolique, il faut rendre le cadeau (ou l’invitation), et le faire de manière au moins aussi, si ce n’est plus généreuse. Sinon on perd la face. Dans les sociétés étudiées par Mauss s’instaure même une sorte de rivalité : qui fera les plus beaux cadeaux ? Qui dépensera le plus pour les autres ?  La différence, avec Jeff Koons, c’est qu’en parfait homme d’affaires, il inclut à l’avance le contre-don dans son don. En offrant, il se célèbre lui-même et se rétribue symboliquement. C’est sans doute cette rupture dans le pacte du don et du contre-don qui indigne tellement les adversaires du projet. »

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