La lettre du mercredi

Comment j’ai apprivoisé un chat

Temps de lecture : 4 min

Comment j’ai apprivoisé un chat

© Manja Vitolic / Unsplash

« Je n’avais pas fait attention en m’y installant mais je m’en rends compte de plus en plus : mon quartier est un repaire à chats. Certains, en attestent leur collier, sont des bêtes “de compagnie”. D’autres, au contraire, ont l’air sauvages. La plupart ne font que passer, occasionnellement, sur le toit ou le mur du fond de la cour. Mais il en est un avec qui nous commençons à développer une modeste familiarité.

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Depuis un moment, j’ai envie d’“avoir un chat”. L’expression n’est pas très heureuse. Il ne s’agit pas, de mon point de vue, de possession, et ceux qui en ont côtoyé savent bien que le chat, farouchement indépendant, est un animal indocile qui ne se peut vraiment posséder. “Je viens quand je veux, et les maîtres de ce logis ne sont pas les miens”, miaule le matou dans l’un des textes de La Paix chez les bêtes (1916), de Colette. Toujours est-il que, au début du printemps dernier, une idée a germé : parmi tous ces félins qui peuplent le quartier, il faut gager que quelques femelles auront bientôt des portées. Et si l’une d’elles mettait bas dans la cour ? Nous avons donc commencé à laisser de la nourriture aux bêtes errantes (nous ne sommes pas les seuls dans le quartier). Et Stéphane, mon compagnon, d’entreprendre la construction d’un abri.

Comme il fallait s’y attendre, la cabane de carton n’a pas eu le succès escompté. En revanche, les croquettes ont fait quelques heureux. C’est ainsi que nous avons fait la connaissance de Véronique, petit chat noir et blanc qui n’a sans doute pas plus d’un an. Au début, elle venait souvent accompagnée d’un ami. Mais de plus en plus, c’est seule qu’elle s’est mise à nous rendre de régulières visites. Très craintive, elle ne s’approchait guère, et nous disposions à dessein la gamelle à bonne distance de la porte-fenêtre afin qu’elle se sente en sécurité. Très lentement, une forme de familiarité s’est développée. Nous avons peu à peu rapproché la gamelle. Et Véronique, un jour, a passé le pas de la porte et glissé une tête dans la maison. Pendant toute une période, elle restait sur le seuil à observer, flairer, écouter. Désormais, elle ose entrer dans le salon et vagabonde parfois jusqu’à la cuisine et la salle de bains. Il y a quelques jours, je l’ai même retrouvée sous les combles, où elle s’était faufilée par la fenêtre de toit entrouverte. Lors du dernier barbecue, elle dissimulait mal son désir vif de chiper une saucisse.

Véronique reste pour autant peureuse. Au moindre mouvement de notre part, elle détale. Impossible, pour l’heure, de la caresser. Un lien s’est tissé, mais elle garde ses distances, dans un drôle de voisinage. Je suis certain qu’elle nous reconnaît à sa manière. Elle surgit en général rapidement quand nous sifflotons pour lui signaler que le repas a été servi. Mais elle nous signifie fort bien qu’elle demeure méfiante. Comment qualifier ce lien ? C’est sans doute d’apprivoisement qu’il faut parler. Véronique n’est pas apprivoisée à proprement parler, mais nous sommes pris, l’un et l’autre, dans une dynamique d’apprivoisement. Nous apprenons à nous comporter l’un par rapport à l’autre. J’essaie de comprendre ce qui l’effraie, ce qui peut la rassurer. Elle s’habitue, lentement, à nos manières d’être.

“Apprivoiser” est un drôle de verbe. Dérivé du latin apprivatiare, il veut dire dompter, charmer, gagner la confiance. Ce qui est apprivoisé est reconduit ad privatus. On y entend d’abord une annexion à la sphère privée de la propriété, qui dépouille l’apprivoisé de quelque chose – de sa liberté. Et cependant, privatus a aussi le sens d’être délivré. De quoi ? De la peur vitale, peut-être. J’aime à penser que l’animal apprivoisé gagne, dans la confiance qui se tisse avec d’autres êtres qui lui portent soin et attention, une forme de sécurité. Une autre dimension s’ouvre, qui tient à distance l’impitoyable loi de la survie. Il me semble, de ce point de vue, que l’apprivoisement ne soustrait pas, à la bête, sa liberté : il permet au contraire à cette liberté sauvage de s’épanouir. Je pense aux mots de Rousseau dans ses Confessions (1782) : “J’ai toujours pris un singulier plaisir à apprivoiser les animaux, surtout ceux qui sont craintifs et sauvages. Il me paraissait charmant de leur inspirer une confiance que je n’ai jamais trompée : je voulais qu’ils m’aimassent en liberté.”

J’espère la crainte de Véronique cédera la place à une forme d’affection. Mais je suis heureux qu’elle reste sauvage. Pourquoi “Véronique”, d’ailleurs ? Je ne me rappelle plus. Mais figurez-vous que Véronique est en réalité un mâle. Mon compagnon l’a découvert un jour où, juchée dans le figuier, elle découvrait aux spectateurs en dessous deux imposants testicules. Stéphane a pris le pli de parler de lui au masculin. Pour ma part, je ne m’y fais pas encore. »