Entretien avec Claude Mossé
Comment le peuple a eu droit de cité
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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nées il y a environ 2 500 ans, les « cités » fondées en Grèce n’avaient pas d’équivalent en Égypte ni en Perse ni en Chine. La polis, pour employer le terme grec, présente en effet une forme d’organisation politique inédite dans laquelle le peuple, le dêmos, a maintenant son mot à dire. Et un lieu pour le faire : l’agora. L'historienne Claude Mossé retrace le cadre de cette invention.
Au second millénaire avant notre ère, la Grèce est le centre d’une brillante civilisation palatiale dont Mycènes est l’épicentre. Chaque communauté est organisée autour d’un palais où siège un roi servi par une « bureaucratie ». Pour des raisons qui ne sont pas tranchées par les historiens (invasions, administration trop rigide, événements climatiques…), la civilisation mycénienne disparaît brutalement entre le - XIIe et le - XIe siècles. Il y a alors, durant 300 ou 400 ans, une période de « siècles obscurs ». Puis, à la charnière du - VIIIe et du - VIIe siècles, donc au moment de la rédaction des poèmes homériques, surgit une forme inédite d’organisation sociale que les Grecs appellent une polis. Il s’agit de cités bien sûr, mais pas n’importe lesquelles. Dotées de magistrats, celles-ci sont des communautés civiques organisées autour d’un espace vide de monuments, l’agora (qui se transformera à l’époque classique en lieu de marché autour duquel s’installent des boutiques), où se tiennent les assemblées et où chaque citoyen peut venir s’exprimer. Dans la polis, c’est la communauté civique, en somme, qui décide ou, au moins, approuve les décisions. Cette organisation politique subsistera jusqu’à la fin de l’Antiquité alors que partout ailleurs, en particulier dans le monde oriental, l’autorité, qu’elle soit d’origine divine ou qu’elle procède de la force, s’impose à ceux qui dépendent du palais ou du temple.
Il ne faudrait toutefois pas faire d’Athènes et des autres villes grecques fonctionnant sur ce modèle une démocratie moderne avant la lettre. Les femmes, les étrangers, les esclaves et les plus pauvres sont exclus de la citoyenneté. Comme l’a remarqué l’historien américain Moses Finley, la démocratie et l’esclavage arrivent main dans la main, puisque que c’est le travail des esclaves qui donne aux citoyens le loisir de participer à la vie politique. Toutefois, la démocratie s’élargit par étapes. Il y a d’abord un moment de crise important au - VIe siècle, qui oppose les paysans les plus pauvres, réduits de fait en servitude, aux grands propriétaires dont ils sont les débiteurs. En - 594, grâce aux lois dites de Solon, leurs dettes sont annulées et certains d’entre eux accèdent à la citoyenneté.