40 ans de la mort de Simone de Beauvoir

Comment Simone de Beauvoir a mis en pièce le mythe de “l’éternel féminin”

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Comment Simone de Beauvoir a mis en pièce le mythe de “l’éternel féminin”

Simone de Beauvoir assistant à la “Foire aux femmes” à la Cartoucherie de Vincennes (94), organisée par le Mouvement de libération de la femme (MLF), le 17 juin 1973. © William Karel/Gamma-Rapho

Le 14 avril 1986 disparaissait Simone de Beauvoir. L’occasion pour Clara Degiovanni, qui a relu son œuvre philosophique, de revenir sur Le Deuxième Sexe (1949) et notamment un point précis : la manière dont les hommes tissent des récits sur les femmes. Que cherchent-ils vraiment à dire, à travers ces mythes ?


 

Il y a 40 ans, Simone de Beauvoir disparaissait à l’âge de 78 ans. La sépulture qu’elle partage avec Jean-Paul Sartre, recouverte de mots de remerciements tracés au rouge à lèvres, se situe au cimetière du Montparnasse dans le quartier où elle a vécu la plus grande partie de sa vie. Ces messages, effacés au gré des pluies, sont constamment renouvelés par des visiteurs du monde entier (on trouve notamment de nombreux idéogrammes chinois). Preuve s’il en fallait de la notoriété de la philosophe : c’est à elle, et non à Sartre, que la majorité des mots sont adressés.

“Beauvoir répondait inlassablement que les femmes n’étaient ni des êtres exceptionnels, ni des individus inférieurs – simplement des êtres humains”

 

Mais il suffit d’ouvrir le dernier recueil de textes inédits de Beauvoir intitulé Une fois que les femmes ont ouvert les yeux (Gallimard, 2026), pour se rendre compte à quel point la philosophe a dû faire preuve de pugnacité et de patience pour défendre chacune des idées, qui, encore aujourd’hui, irriguent la pensée féministe. En réponse à ses contradicteurs, ses adversaires, ou face à certains journalistes, elle a souvent été obligée de revenir des évidences absolues : notamment en réaffirmant simplement ceci : « La femme est un être humain. » À ceux qui estiment que l’unique destin est d’enfanter, ou qui, à l’inverse, considèrent que la femme jouirait d’une supériorité morale, Beauvoir répondait inlassablement que les femmes n’étaient ni des êtres exceptionnels, ni des individus inférieurs – simplement des êtres humains.

Les “grandes sottises”

Pour saisir l’origine de cette proposition apparemment évidente, il faut se pencher sur le Deuxième Sexe (récemment paru aux Éditions de la Pléiade), et plus précisément sur le tome I, Les Faits et les Mythes. Beauvoir opère une distinction entre les femmes « réelles », « vécues », et les femmes fantasmées, telles qu’elles ont été décrites, racontées, sculptées, peintes et filmées par les hommes depuis des siècles. C’est ainsi que l’on comprend que « La » femme, avant d’être une humaine, avec un corps et une conscience, est un mythe vieux comme le monde, galvaudé, usé jusqu’à la corde, à propos duquel les hommes n’ont pourtant jamais cessé de gloser. Dans un entretien avec la journaliste Claudine Chonez Beauvoir rappelle à quel point elle est « irritée, comme beaucoup de femmes, par le nombre de grandes sottises qui se débitent à propos de nous et à propos de notre situation ».

Pourquoi les hommes ont-ils autant parlé des femmes ? Qu’est-ce qui les a poussés à être si loquaces, si inspiré par la féminité, qu’ils ont par ailleurs tant méprisée et tant violentée dans la « vraie » vie ?

La réponse proposée par Beauvoir est la suivante. Quand les hommes parlent des femmes, ils parlent d’eux-mêmes. En dépeignant leur idéal féminin, c’est leur propre puissance qu’ils célèbrent. La femme est pour eux un miroir tendu, qui, dans la littérature, dans l’art en général, mais aussi dans leur conversation, ne joue « qu’un rôle secondaire ». L’héroïne inventée par l’homme est passive comme un miroir poli, dans tous les sens du terme. Elle reflète charitablement ce que celui qui s’y mire souhaite y voir.

“En définissant la femme chaque écrivain définit son éthique générale et l’idée singulière de lui-même”

Simone de Beauvoir

En un mot, les artistes et plus largement les hommes qui font des femmes leur sujet favori n’ont eu qu’un seul but : se (la) raconter.

Le miroir des écrivains

Le Deuxième Sexe de Beauvoir fournit une grille de lecture précieuse pour relire des œuvres classiques, ou contemporaines (car les mythes ont la dent dure). Lisez les histoires d’héroïnes, de princesses, de vierges, de putains et de vamp’ écrites par des hommes, et vous en apprendrez plus sur eux que sur les femmes elles-mêmes. Pour dire qu’ils appartiennent au monde des idées et de la création, les écrivains et poètes racontent que la femme est du côté de la nature (telle une « une racine » ou « un lait nourricier »). Pour mettre en avant leur force physique et morale, ils insistent au contraire sur la faiblesse congénitale du genre féminin. Pour glorifier leur puissance, ils la décrivent comme un trophée décroché avec les honneurs. Et pour justifier leurs propres échecs, ils la dépeignent comme une horrible pécheresse. Si ce que l’on dit à propos des femmes est à ce point contradictoire, c’est précisément parce que le but n’est pas de parler d’elles mais de parler de celui qui les sculpte à son image comme « la pâte molle qui se laisse passivement malaxer et façonner ».

Il est donc possible de créer des biographies d’auteurs masculins à partir de l’image de la femme qu’ils ont convoquée dans leur œuvre. Et c’est ce que propose Beauvoir dans Le Deuxième Sexe à partir de quatre auteurs : Montherlant, D. H. Lawrence, Claudel et Breton, qui proposent chacun à leur manière un portrait féminin reflétant leurs propres névroses et leur rapport au monde – sans dire, d’après elle, quoi que ce soit d’intéressant sur les femmes elles-mêmes. Là où Montherlant vomit son dégoût pour ces « sottes » créatures, D. H. Lawrence les dépeint comme fascinées par la puissance phallique. Claudel les considère quant à lui comme des servantes soumises (« À quoi sert d’être une femme sinon pour être cueillie ? ») et Breton les voit comme des êtres mystiques qui communiquent avec « les forces élémentaires de la nature ».

Ces mythes façonnent encore aujourd’hui notre vocabulaire, notre façon de parler du genre féminin, que l’on soit un homme ou une femme. Dans un article pour la version américaine de la revue Vogue intitulé « Feminity, the Trap » (« Le piège de la féminité ») paru en 1947, Beauvoir en appelle à se méfier de certains compliments ambigus adressés spécifiquement aux femmes.

“Je pense qu’il n’existe pas de mythe plus irritant ni plus faux que celui de l’‘éternel féminin’ qui fut inventé, avec l’aide des femmes, par les hommes, et qui la décrit comme intuitive, charmante, sensible. Les hommes ont le pouvoir de donner à ces mots une résonance flatteuse, de telle sorte que beaucoup de femmes se laissent duper par cette image. […] Mais ce que l’homme veut vraiment dire quand il parle de la sensibilité de la femme, c’est le manque d’intelligence, l’irresponsabilité quand il parle de charme, la traîtrise quand il parle de caprice. Ne soyons pas dupes”

Simone de Beauvoir

La vérité des femmes

Un homme, un écrivain, trouve cependant grâce aux yeux de Beauvoir : Stendhal. Il est, selon elle, le seul à avoir parlé des femmes « dans leur vérité », non comme des mythes informes, mais comme des êtres humains qui éprouvent dans leur chair ce qui compte le plus chez Beauvoir : la liberté. Chez Stendhal, les héroïnes « décident seules », quitte à aimer en dépit des bonnes mœurs, comme la riche Mme de Rênal qui prend Julien Sorel pour amant, dépassant ainsi « toutes les valeurs reconnues ».

La fin des mythes est donc possible. Elle amorce un rapport d’égalité et de réciprocité entre les sexes. En finir avec les mythifications est aussi le point de départ d’une vision plus authentique, plus véritable de l’existence :

“Refuser les mythes, ce n’est pas détruire toute relation dramatique entre les sexes, ce n’est pas nier la signification qui se révèle authentiquement à l’homme à travers la réalité féminine, ce n’est pas supprimer la poésie, l’amour, l’aventure, le bonheur le rêve, c’est seulement demander que les conduites, sentiments, passions soient fondés en vérité”

Simone de Beauvoir

Rien de mieux, pour dire cette vérité, que des femmes qui écrivent sur des femmes. Sortir du mythe requiert en effet de mêler l’épaisseur de la vie des femmes, leur chair, à leur écriture. À l’époque où Beauvoir écrit Le Deuxième Sexe, elle estime pourtant que « les femmes […] n’ont ni religion ni poésie qui leur appartiennent en propre : c’est encore à travers les rêves des hommes qu’elles rêvent. Ce sont les dieux fabriqués par les mâles qu’elles adorent. » La phrase, violente, sonne aussi comme un défi, dont on peut dire qu’il a été largement remporté par de nombreuses écrivaines (et ce, même du vivant de Beauvoir). Des œuvres tragiques et magistrales de Toni Morrison aux autobiographies implacables de Neige Sinno et Annie Ernaux en passant par les flamboyantes nouvelles érotiques de Violette Leduc et tant d’autres – on peut dire que les écrivaines ont aujourd’hui réussi à reprendre la main sur leur propre récit.

Certes, l’époque où les hommes racontaient les femmes à leur place, les sortant de de leur chapeau comme des magiciens démodés, n’est pas totalement révolue. Mais elle est désormais hautement concurrencée par les grands récits démythificateurs produits par des femmes… qui n’ont pas fini de créer de nouvelles histoires et de détricoter toutes les « sottises » proférées à leur sujet.

 

Une fois que les femmes ont ouvert les yeux. Écrits et paroles féministes (1947-1985), recueil d’inédits de Simone de Beauvoir, vient de paraître aux Éditions Gallimard. 624 p., 28€, disponible ici.

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