Iran
Comment utiliser Kant pour réprimer son peuple ? Entretien avec Roman Seidel après la mort du leader iranien Ali Larijani
Ali Larijani, l’un des dirigeants les plus influents d’Iran, a consacré sa thèse à Kant. © Arash Khamooshi/Polaris/Starface
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Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale d’Iran, vient d’être tué lors d'une frappe aérienne israélienne, lundi 16 mars. Il était en lice pour devenir le nouveau Guide suprême. S’il a cédé la place à Mojtaba Khamenei, la biographie de Larijani intrigue. Avant de devenir un pilier du régime, il a fait sa thèse… sur Kant. Le chercheur allemand Roman Seidel, auteur d’un ouvrage sur la place de la philosophie dans la théocratie iranienne et chez ses opposants, nous éclaire.
Quel rôle la philosophie de Kant joue-t-elle aujourd’hui dans la République islamique ?
Roman Seidel : Vous m’interrogez sur Kant au sein de la République islamique, et il y a ici une distinction fondamentale à faire entre deux choses. Il y a d’une part « l’Iran », représenté par son histoire, sa culture et surtout ses citoyens, et, d’autre part, le régime de la « République islamique », représenté par l’élite au pouvoir, ses institutions de répression fondées sur une légitimation idéologico-théocratique du pouvoir, ainsi que par les partisans du système. L’écrasante majorité de la population et de l’opposition iranienne, tant à l’intérieur du pays qu’en exil, respecte cette différence terminologique de manière constante. Lorsqu’ils parlent de l’Iran, ils ne désignent pas la République islamique, qu’ils considèrent comme illégitime. Cependant cette distinction est fréquemment brouillée, le plus souvent involontairement, dans les médias occidentaux, en revanche. Cela tient d’abord aux conventions linguistiques du discours public, dans lesquelles le nom d’un pays est utilisé métonymiquement pour désigner son gouvernement ou son État. Cela est en général fondé sur l’idée que le gouvernement représente légitimement ses citoyens.
Dans le cas de la République islamique, qui utilise des armes contre sa propre population, cette identification de l’État avec le peuple conduit à un court-circuit cognitif. Ainsi, lorsque nous disons « l’Iran négocie avec Trump » ou « l’Iran cherche à obtenir la bombe nucléaire », nous voulons en réalité parler des représentants de la République islamique. Même si la plupart des gens comprennent ce qui est sous-entendu, le véritable souverain – le peuple – est occulté, tout comme il l’est par le régime lui-même. Je plaide donc pour que cette distinction soit appliquée systématiquement dans les reportages. Pour revenir à votre question, il existe effectivement des différences considérables d’appréhension de la philosophie de Kant entre les élites intellectuelles de l’« État profond » au sein de la République islamique, les forces réformatrices autour de l’ancien président Mohammad Khatami – aujourd’hui largement marginalisées politiquement – et les critiques libéraux du régime.
Certains observateurs occidentaux ont été assez surpris de découvrir qu’Ali Larijani, une des figures fortes du régime, avait étudié Kant. Comment quelqu’un peut-il étudier le philosophe du respect et de l’autonomie… et en même temps être un dirigeant politique aussi brutal ?
L’engagement professionnel dans la philosophie, même avec un penseur comme Kant, ne protège pas automatiquement contre la chute dans des abîmes moraux dans l’action politique. Tout d’abord, en ce qui concerne Ali Larijani, il est peu probable qu’il soit nommé Guide suprême, car il n’est pas membre du clergé. Cependant, son frère, Sadeq Larijani, qui est à la fois clerc et juge influent, figurait sur la liste récemment diffusée par des organes proches du régime. Néanmoins, il est probable qu’il puisse étendre davantage son influence. Pour être honnête, je ne souhaite pas faire l’honneur à ce haut responsable influent de la République islamique — qui, en tant que président du Conseil suprême de sécurité, est soupçonné d’avoir organisé le meurtre de masse de janvier 2026 — de trop spéculer sur des influences kantiennes dans ses idées de bonne gouvernance. Dans ses écrits sur Kant, Ali Larijani s’est surtout concentré sur la philosophie théorique de Kant. Il a publié un livre sur la philosophie kantienne des mathématiques, un autre sur Kant et les sciences naturelles, et un troisième sur les jugements synthétiques a priori. Il n’a rien apporté à la philosophie morale de Kant. Cela étant, quelqu’un qui se considère comme un spécialiste de Kant devrait nécessairement être familier avec sa philosophie pratique : les Fondements de la métaphysique des mœurs, l’impératif catégorique et son essai sur la paix perpétuelle. Il est clair que Larijani n’a jamais pris ces éléments comme des lignes directrices pour son action politique. En ce sens, on ne peut certainement pas le qualifier de kantien.