Conflits de vénération

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Cet article est issu du numéro 137 de Philosophie magazine « 137 - mars 2020 », en kiosque le 20 février 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

En morale, dans l’art aussi bien que dans la conduite des affaires publiques, les exemples et les modèles apparaissent aux philosophes tour à tour comme la source d’une inspiration essentielle ou l’objet d’une fascination dangereuse. Tour d’horizon en trois grandes questions.

Avons-nous besoin de modèles pour agir moralement ?

OUI, mais… / Marc Aurèle (121-180)

« Les autres nous permettent de remonter vers “le maître intérieur” qui est en nous »

L’exemple des autres peut nous inspirer, mais il ne faudrait pas qu’il nous rende dépendants. Le but ultime est en effet de se défaire de toute attache personnelle, d’atteindre un état d’autosuffisance : l’ataraxie. Il s’agit de « ne pas mettre son bonheur dans les âmes des autres », de se réfugier dans « la citadelle imprenable de l’intelligence », comme le dit Marc Aurèle dans les Pensées pour moi-même. Rédigé alors que l’empereur philosophe doit contenir les barbares sur le Danube, faire face à la rébellion d’un de ses généraux et affronter la mort de ses enfants et de sa femme, ce bréviaire du stoïcisme invite à cultiver « l’impassibilité » face aux épreuves de la vie et à trouver en nous notre « principe directeur » – « le fil qui te meut comme une marionnette est cette force cachée au-dedans de toi ». Cela n’empêche pas Marc Aurèle d’ouvrir ses Pensées par des hommages à ceux qui ont compté pour lui : « De mon grand-père : la bonté coutumière » ; « De ma mère : l’aversion pour le train d’existence que mènent les riches » ; « De mon père : l’indifférence pour la vaine gloire. » Ces modèles lui ont appris « la capacité de se suffire en tout par soi-même », « de ne se guider que sur la raison » et de « rester toujours le même dans les vives souffrances ». Rien d’affectif et de personnel, donc. Au lieu de se lier aux autres comme à des maîtres extérieurs, il s’agit de remonter, depuis le modèle social qu’ils incarnent, vers « le maître intérieur » qui est en nous. C’est un exercice d’ascèse qui nous incite à dépouiller les êtres de ce qui les rend vénérables à un regard extérieur (titres, fonctions, réputations) pour découvrir, sur leur exemple, que tout cela ne compte pas dans le grand Tout de la nature en perpétuelle transformation. Plus l’homme sera maître de lui-même, plus il sera capable de remonter de l’admiration des êtres et des choses apparemment grandioses vers ce qui est vraiment admirable, l’âme universelle du monde. Sur ce chemin, le seul guide est la philosophie qui apprend à « ne pas s’attacher à ce que les autres font ou ne font pas » et « à accepter ce qui arrive et ce qui est dévolu à chacun ».

NON, mais… / Emmanuel Kant (1724-1804)

« Les exemples placent hors de tout doute la possibilité de faire ce que la loi commande »

La formule qui conclut la Critique de la raison pratique – et qui figure sur la tombe de Kant à Königsberg – est restée célèbre : « Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. » Deux infinis donc, celui de l’univers et celui de l’exigence morale, qui semblent rendre caducs nos modèles dans la vie. La morale ne consiste pas à obéir à des références qui s’imposent de l’extérieur, elle est obéissance à la loi que je m’impose – c’est le sens de l’autonomie. Et cette loi se donne sous le mode d’un impératif catégorique, formel et universel, qui fait abstraction des situations et des personnes aussi bien que des conséquences: « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien en toi qu’en autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » La morale ne peut pas procéder par conformité à une autorité. Cependant, elle a besoin d’exemples et même de modèles de perfection, soutient Kant. Car ceux-ci renvoient à l’agent moral l’idée que l’obéissance à la loi, si exigeante soit-elle, n’est pas hors de portée. « On ne saurait rendre un plus mauvais service à la moralité, écrit Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, qu’en voulant la tirer d’exemples. Car chacun des exemples qu’on m’en présente doit d’abord être lui-même jugé d’après les principes de la moralité pour savoir s’il est digne de servir d’exemple originel, c’est-à-dire de modèle, et d’aucune manière il ne peut fournir en première place le concept de ceux-ci. » Et de conclure: « Les exemples servent seulement à encourager, c’est-à-dire qu’ils placent hors de tout doute la possibilité de faire ce que la loi commande. » Ainsi, là où les stoïciens préconisaient de remonter des modèles extérieurs vers le principe intérieur de chacun, la morale kantienne nous invite à reconnaître dans les modèles extérieurs le principe moral universel qui est en chacun de nous.

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