Les clés d'un classique
Marc Aurèle : journal de campagne
© Joseph Martin/Akg-images
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Cet article est issu du numéro 175 de Philosophie magazine « Y a-t-il des bons et des méchants ? », en kiosque le 30 novembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Stoïcien, l’empereur Marc Aurèle écrit ses Pensées pour moi-même sous la tente, à la tête de ses armées, sur le Danube et en Syrie. Pour lui, la philosophie n’a rien d’abstrait : elle lui permet de se tenir debout, d’être tourné vers les autres et d’honorer ses responsabilités.
À quoi ressemble le parfait stoïcien ? Si l’on en brosse le portrait façon image d’Épinal, il y a de fortes chances qu’on lui attribue les traits de caractère et les accessoires suivants : la toge impériale, un visage impassible, une relative indifférence à l’égard des événements, même les plus tragiques – c’est à peine s’il hausserait un sourcil à l’annonce de la mort de son meilleur ami –, et une tendance un poil agaçante à rappeler sans cesse que nous ne pouvons agir que sur ce qui dépend de nous. Quant à ce qui ne dépend pas de nous, il faut cesser de s’en inquiéter – facile, tiens. Ce stoïcien idéal, on l’imagine volontiers solitaire, tant sa force d’âme en impose, tant il se mêle peu de tout ce qui agite d’ordinaire les êtres humains – les luttes de pouvoir, les batailles d’ego, la recherche de la reconnaissance. À l’abri de sa citadelle intérieure, rien ne l’atteint, tout glisse. En dialogue avec lui-même, il compile même son savoir sous le titre de Pensées pour moi-même.
Ce portrait-robot bien peu humain ne correspond toutefois pas à la réalité du stoïcisme, encore moins à celle de l’empereur Marc Aurèle. Ce dernier n’a rien d’un homme solitaire, qui observerait les autres du haut de sa tour d’ivoire comme d’autres analyseraient le comportement d’insectes certes curieux mais un peu pathétiques. Marc Aurèle est pris dans un réseau de relations, auquel il sait bien tout ce qu’il doit puisqu’il ouvre même ses Pensées par une série d’hommages rendus à ses proches, sa famille mais aussi ses mentors. Et c’est justement parce que le stoïcien n’a pas vocation à vivre dans la solitude que sa tâche de cultiver la sagesse est difficile. Comment ne pas flancher lorsque le sort vous arrache un parent cher ou un ami ? Comment ne pas couver des désirs de vengeance lorsque celui ou celle en qui vous aviez confiance vous trahit ? Comment ne pas envier le voisin qui réussit davantage ? Contrairement à ce que l’on déduit parfois du stoïcisme, la réponse ne consiste pas à se retirer du monde : c’est tout bonnement impossible, surtout dans un schéma stoïcien. Toutes les Pensées de Marc Aurèle approfondissent cette difficulté de la préservation de soi au milieu du tumulte des autres, malgré mais aussi avec ce tumulte.
Marc Aurèle est l’un des représentants de ce qu’on appelle le stoïcisme impérial, aux côtés de Sénèque notamment. Entre la création par Zénon de Kition en 301 avant J.-C. du Portique, soit l’école qui a vu naître le stoïcisme, et le règne de Marc Aurèle entre 161 et 180, quatre siècles s’écoulent. Lorsque l’empereur romain noircit des carnets pendant ses campagnes militaires, c’est donc dans la lignée d’une longue tradition de philosophes et de disciples qu’il ajoute sa pierre à l’édifice du stoïcisme. Contrairement aux fondateurs, on ne trouve pas chez lui d’écrits techniques sur l’architecture du cosmos, la place de l’être humain au sein de la nature ou l’existence des dieux. Tout comme Sénèque (4 av. J.-C.-65), le conseiller de Néron, ou Épictète (v. 50-v. 125), l’ancien esclave, Marc Aurèle dispense plutôt des conseils, des recommandations, qui ont une vocation existentielle au fond plus consolatoire que didactique. La répétition de plusieurs « pensées », reformulées de différentes manières selon les livres, en témoigne : ce sont des « exercices spirituels », comme les appelle Pierre Hadot, l’un de ses principaux commentateurs, et non pas des démonstrations. Ces exercices consistent à se remémorer certains grands principes dont la difficulté nécessite répétition, réécriture, comme une forme de rumination. Les Pensées pour moi-même ne sont rien d’autre que cela.