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En harmonie avec le Tout

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En harmonie avec le Tout

© Lionel Richerand pour PM

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Cet article est issu du numéro 39 de Philosophie magazine « 39 - mai 2010 », en kiosque le 29 avril 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Imprégné de stoïcisme, Marc Aurèle s’astreint à une discipline spirituelle qui guide ses pas. En quête de perfectionnement et de justice, l’empereur s’exerce sans relâche à plier son jugement à l’ordre du monde.

Discipline du jugement

« Si tu souffres à propos de quelque chose d’extérieur, ce n’est pas cette chose qui te trouble, mais ton jugement sur elle ; il dépend de toi de le faire disparaître. » (Pensées VIII, 47.) Les stoïciens pensent que nos passions et nos émotions sont causées par les jugements que nous portons sur les choses, et non par les choses elles-mêmes. « On me dit qu’un tel dit du mal de moi, mais on ne me dit pas que j’en suis lésé ; je vois que le petit est malade ; mais je ne vois pas qu’il est en danger ; restes-en donc à la première représentation, sans rien ajouter d’extérieur, et ce ne sera rien pour toi. » (VIII, 49.) Il y a d’abord ce que nous entendons et ce que nous percevons : le mal qu’on dit de nous, la maladie de l’enfant. À cette première représentation, objective, nous ajoutons un jugement de valeur, qui produit une émotion pénible. Pour l’éviter, il faut apprendre à discipliner nos jugements. Car si nous craignons pour la vie d’un enfant, nous voulons quelque chose qui ne dépend pas de nous, alors que ce qui dépend de nous, c’est de ne pas avoir peur de le perdre (IX, 40). Marc Aurèle avait lui-même perdu sept enfants, et l’événement du deuil était la crainte la plus fréquente des parents. Ses préceptes reposent sur une double conviction : que ce qui ne dépend pas de nous ne nous appartient pas et que nous ne devons pas le considérer comme un bien ou un mal ; qu’il n’y a de bien ou de mal qu’en nous. Aussi Marc Aurèle insiste-t-il sur la nécessité d’une vision dépouillée et crue de la réalité, qui doit nous détacher des plaisirs et des peines. Cela suppose un exercice sur nos représentations, dans lequel nous nous décrirons à nous-mêmes la chose telle qu’elle est : ainsi, nous dirons d’un grand vin, « ce n’est que du jus de raisin » (VI, 13).

 

Amor fati

« Amour du destin. » Cette formule de Nietzsche résume un thème récurrent chez Marc Aurèle, comme ici : « Le propre d’un homme bon est d’aimer et d’accueillir avec joie ce qui lui arrive. » (III, 16, 3.) Le destin est un entrelacement de causes, où chaque événement appartient à cette trame universelle. Le monde est un Tout : toutes les parties sont en harmonie les unes avec les autres. Il y a des phénomènes naturels à première vue répugnants ou inutiles, mais qui ont leur place dans l’économie de la nature. De même, le destin peut entraîner des conséquences cruelles, mais ce sont des conséquences nécessaires à l’harmonie du tout. Ainsi en va-t-il des craquelures du pain et des figues mûres qui s’ouvrent avant de pourrir : elles provoquent l’appétit et ne sont donc pas inutiles ; elles possèdent même une certaine beauté (III, 2). Aussi dois-je accepter ce qui m’arrive avec joie, parce que, même si cela m’est pénible, cela contribue à l’harmonie du Tout : « Ô Monde, tout ce qui t’est harmonieux m’est harmonieux. » (IV, 23.) Tout comme il y a une saison pour tout dans la nature, il y a un temps pour tout dans la vie, et on doit accepter les fruits du destin comme ceux des saisons. « C’est une folie de chercher des figues en hiver ; et c’est une folie de chercher un enfant, quand il n’est plus donné. » (XI, 33.) Accepter le destin, c’est accepter d’être une partie du Tout et aimer l’œuvre de la nature.

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