Corps étranger
© Séverine Scaglia pour PM
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Cet article est issu du numéro 3 de Philosophie magazine « 3 - août/sept. 2006 », en kiosque le 27 juillet 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Une nouvelle inédite d'Yves Simon
L’été était là, un ciel d’azur envoûtait Paris.
Terrasses bondées, les garçons des brasseries transpiraient sous leurs uniformes noirs et leurs tabliers blancs amidonnés. Ils servaient quantité de Perrier-rondelle, de rosé au verre, de bouteilles de chablis dont les cols émergeaient au-dessus de seaux à glace embués de perles. Les hommes se promenaient en chemisettes de coton, les femmes en minirobes décolletées, alors que les jeunes filles en tee-shirts feignaient de ne rien remarquer des regards qui se fixaient sur leurs formes et leurs jupes légères. Impalpable, le désir rôdait, un flux électrique invisible reliait les corps, les nimbait d’une beauté retrouvée comme si l’ivresse de la chaleur venait de les doter de charmes insoupçonnés. Régnaient une atmosphère de paix, un soulagement universel, avant que la nuit ne vienne faire chavirer ce bel ordonnancement du jour, quand chacun connaît encore les frontières qu’il ne peut franchir.
J’étais assis à une de ces terrasses ornées de parasols élégants et de nappes blanches, en bordure, juste à côté d’une rue piétonnière pavée. Des moineaux voletaient autour des ramequins remplis de biscuits apéritif, puis remontaient effarouchés se réfugier dans les branches des jeunes tilleuls. Je rêvassais et regardais amusé ce ballet improvisé qu’offre une foule désinvolte, un jour d’été. On parlait diverses langues autour de moi et je me sentais léger dans ce brouhaha des idiomes. Même, je ressentais de la fierté d’être ainsi nonchalant, chez moi, dans la capitale la plus visitée du monde.
« Dans un souffle, je l'entendis murmurer simplement: je suis un homme et j'ai faim »
On venait de me servir un verre de château-pibarnon, un bandol rosé que j’adopte dès les premières chaleurs, et je m’apprêtais à passer commande. J’en étais encore à hésiter entre une salade périgourdine et des œufs brouillés lorsque je vis un homme qui détonnait dans cette scène de théâtre où chacun avait un petit rôle à jouer. Le figurant impromptu portait un pantalon de velours côtelé, une chemise de flanelle souillée, une veste d’hiver. Sa barbe grisonnante envahissait un visage inquiet, il semblait perdu dans cet agencement réglé pour d’autres acteurs plus doués que lui. Naufragé de la modernité, il était un SDF. Sa clochardisation suintait de partout, il était un de ces êtres que l’on veut éviter, car il nous ramène à nos défaites, à ce que l’on ne veut pas savoir de soi, à ce que l’on rejette comme l’ultime échec d’une vie que l’on veut rayonnante, étourdissante de luxe et de volupté, une vie réussie en équilibre sur le fil ténu séparant normalité et folie.