La lettre du mercredi
Coupe du monde de football : le chauvinisme “degré zéro du nationalisme” ?
Des supporters français célèbrent la victoire de leur équipe lors du match opposant la France à la Suède, le 30 juin 2026. ©Leonardo MUNOZ / AFP
« 3-0 ! Je ne suis pas particulièrement amateur de foot, mais la victoire hier de la France contre la Suède m’a fait plaisir, comme aux habitués du bar en bas de chez moi. Comment qualifier ce sentiment éprouvé à date fixe, durant les coupes du monde ?
Il fallait les voir lever les bras ou froncer les sourcils, selon les opportunités de marquer ou les risques d’être contrés. Moi-même, j’ai été inquiet ou ravi, parfois déçu, comme quand le ballon frappé par Kylian Mbappé est entré à toute vitesse dans la cage des Suédois… avant de voir ce but refusé par l’arbitre. Ma maigre connaissance des règles ne m’a pas permis de comprendre immédiatement pourquoi. Des amis charitables m’ont expliqué. Cela ne m’a pas empêché de ressentir un sentiment de fierté pour cette équipe dont je me préoccupe autrement assez peu. En 1998, je me souviens avoir fait le tour de Maël-Carhaix en voiture, klaxonnant dans le bourg avec ma tante bretonne. J’ai de nouveau ressenti ce sentiment d’appartenance à une communauté nationale, incarnée par une équipe victorieuse, un sentiment mêlé d’une certaine forfanterie, il faut bien dire. Car c’est vrai qu’elle est belle cette équipe, que son jeu est gracieux, mais je ne peux pas dire être un fervent supporter – plutôt un bleu en la matière. Je ne me sens pas particulièrement patriote, et je doute de savoir chanter La Marseillaise aussi bien que les joueurs alignés avant le coup d’envoi.
Le mythe du "soldat-laboureur”
Alors, quel est cet affect footballistique ? Je ne vois qu’un mot : le “chauvinisme”. Ce serait la fierté nationale sans le nationalisme, le patriotisme moins le sacrifice, un affect plutôt qu’une idéologie, qui passe et ne se fixe pas, que l’on s’attribue maintenant avec autodérision plutôt qu’avec sérieux. C’est aussi une antonomase, un mot formé sur la personne (fictive) de Nicolas Chauvin, l’archétype du “soldat-laboureur”. Le soldat Chauvin aurait, durant le Premier Empire, servi Napoléon et défendu son pays jusqu’à perdre trois doigts et un morceau de crâne. Comme l’a montré l’essayiste Gérard de Puymège dans Chauvin, le soldat-laboureur (Gallimard, 1993), ce personnage n’a en fait jamais existé. Mais il est devenu une figure théâtrale des vaudevilles, alliant bravoure et bouffonnerie, repris en littérature et instrumentalisé politiquement – et pas seulement en France. “Le chauvinisme ne se présente pas comme l’expression pure et simple d’une réalité, ni comme une idéologie dont il n’a ni la cohérence, ni l’articulation théorique, ni la rétention explicative et scientifique”, confirme Gérard de Puymège. C’est, selon lui, le “degré zéro du nationalisme”.
Rousseau récupère la balle
Nicolas Chauvin trouve son modèle dans l’Antiquité. Selon la légende, Cincinnatus, un paysan devenu consul, sauve Rome de ses ennemis grâce à ses vertus morales, avant de renoncer au pouvoir pour retourner aux champs. Ce mythe perdure au XVIIIe siècle dans les pensées révolutionnaires et chez Jean-Jacques Rousseau, qui défend dans son Contrat social la figure du citoyen-laboureur, en affirmant que “tout ce que Rome avait d’illustre vivant aux champs et cultivant la terre, on s’accoutuma à ne chercher que là les soutiens de la république. Cet état, étant celui des plus dignes patriciens, fut honoré de tout le monde ; la vie simple et laborieuse des villageois fut préférée à la vie oisive et lâche des bourgeois de Rome, et tel n’eût été qu’un malheureux prolétaire à la ville qui, laboureur aux champs, devint un citoyen respecté”, nos ancêtres trouvant là les “robustes et vaillants hommes qui les défendaient en temps de guerre et les nourrissaient en temps de paix”.
Bref, en tant que mythe, Nicolas Chauvin incarnerait un idéal grégaire fédérant la société en masse… comme le font aujourd’hui les Bleus, qui agrègent derrière leur équipe toute une nation, le temps d’un match ? Le prochain sera samedi contre le Paraguay (déjà battu en 1998). Je ne le manquerai pas, en chauvin de comptoir. Et vous ? »
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