Dangereuse vision
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 98 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’être fort ? », en kiosque le 24 mars 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
“1984” a été conçu dans la douleur, a suscité nombre de controverses… mais a connu une riche postérité.
« Je ne suis pas satisfait du livre, mais je n’en suis pas absolument mécontent. J’ai commencé à y songer en 1943. Je pense que l’idée est bonne, mais j’en aurais tiré un meilleur parti si je n’avais pas été malade. » Par ces quelques mots lapidaires, Orwell exprime le soulagement résigné d’avoir mis un point final à ce qui restera, malgré ses doutes, son roman le plus célèbre. 1984 paraît en 1949 et provoque dès sa sortie controverses et malentendus qui obligent son auteur à quelques explications. « Le propos de mon dernier roman n’est PAS d’attaquer le socialisme ou le parti travailliste britannique (que je soutiens), mais de dénoncer les risques que comporte une économie centralisée et dont le communisme et le fascisme ont déjà en partie donné l’exemple », précise-t-il. Sa « satire » d’un monde où le régime de l’« Angsoc » divise la société en classes, s’efforce de contrôler toute pensée par l’invention d’une langue nouvelle et appauvrie, manipule la vérité jusqu’à réécrire sans cesse le passé sous l’égide d’une figure à moustache à l’inquiétante bienveillance, évoque le frais souvenir du nazisme, voire une certaine réalité pour peu que l’on tourne son regard à l’Est. Un roman, certes, mais d’une puissance démonstrative bien plus percutante que n’importe quel essai. La résistance de Winston Smith et l’intrigue amoureuse qui le lie à Julia sont le support de réflexions sur le totalitarisme non seulement comme mise au pas des corps et des esprits, mais comme perversion de la logique, du raisonnement, de la notion même de vérité. L’abolition du concept d’histoire remplacé par un éternel présent annihile toute mémoire, tout référent à un autre, à un avant 1984. Chansons, films et romans ont maintes fois revisité l’utopie orwellienne, faisant de la surveillance généralisée et de ses conséquences une angoisse bien contemporaine. 2084 de l’Algérien Boualem Sansal (Gallimard, 2015) fait, par exemple, de l’islamisme la nouvelle menace totalitaire.