Édito

Dans l’intimité du monde

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Dans l’intimité du monde

© Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 99 de Philosophie magazine « Nomades contre sédentaires », en kiosque le 28 avril 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Presque tous les enfants se livrent à ce petit jeu : lorsqu’ils marchent, ils s’amusent à éviter de poser le pied sur les lignes du trottoir ; si la chaussée est pavée, ils essaient de placer leurs semelles au milieu des dalles ; ou bien, au contraire, s’improvisant funambules, ils n’arpentent que les fissures du bitume. Ainsi, les enfants glanent leurs repères au sol. C’est seulement plus tard, au-delà de l’âge de raison, que l’on devient capable de déduire de la position du soleil, le jour, ou bien des étoiles, la nuit, la direction des points cardinaux, et de se repérer en levant les yeux vers le ciel. Mais cela nécessite de maîtriser déjà des connaissances plus abstraites !

Lire le sol, lire le ciel : voilà donc deux manières de s’orienter, différentes tant par le type de compétences qu’elles mettent en œuvre que par leur efficacité. L’orientation terrestre est sensorielle, affective, mémorielle, épaisse, trompeuse ; l’orientation céleste est rationnelle, froide, déductive, fine, implacable. Sans vouloir transposer trop hâtivement la succession des âges de la vie dans le domaine de l’Histoire, on retrouve ces deux modes d’orientation dans le passé de notre espèce.

Ainsi, Ulysse maîtrisait la navigation astronomique, une technique probablement inventée par les Phéniciens et acquise par les Grecs. Lorsqu’il prend congé de Calypso, il navigue dix-sept jours durant sur un radeau, périple qu’Homère décrit en ces termes : « Assis près de la barre, en maître il gouvernait : sans qu’un somme jamais tombât sur ses paupières, son œil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l’Ourse, qu’on appelle aussi le Chariot, la seule des étoiles qui jamais ne se plonge aux bains de l’Océan, mais tourne en même place, en guettant Orion. » Cependant, l’Odyssée date du VIIIe siècle avant Jésus-Christ, d’une époque où l’invention de l’écriture a déjà poussé l’humanité dans les temps historiques.

« Voyager au sol, voyager aux astres : c’est un peu l’opposition, en métaphysique, de l’immanence et de la transcendance »

Si l’on s’intéresse à un peuple réputé parmi les plus anciens de la planète, les Bochiman (aussi appelés San), chasseurs-cueilleurs aujourd’hui décimés qui ont, jusqu’au XXe siècle, maintenu le mode de vie qui était déjà le leur il y a trente mille ans sur les étendues de sel du Kalahari, en Afrique australe, il est frappant que ceux-ci, d’après les sources ethnographiques, se repèrent dans l’espace par l’attention qu’ils portent aux sols. Comme tous les nomades, les San sont d’excellents lecteurs de traces : ils peuvent, d’après une empreinte, déduire l’éloignement d’un animal, voire, d’après ses déjections, son âge et son alimentation. Mais ils se fient aussi aux variations de la géologie : les San n’utilisent pas de représentation symbolique de leur terrain de chasse, mais ils savent s’ils doivent tourner ici ou là suivant la couleur du sable, son degré de blancheur, d’ocre ou de rouge, sa consistance. Ce sont les changements de la coloration et de la granulation de la surface du désert qui leur servent de carte, grandeur nature.

Voyager au sol, voyager aux astres : c’est un peu l’opposition, en métaphysique, de l’immanence et de la transcendance. La première méthode interdit d’aller très loin : elle ne sert que dans les lieux dont on s’est déjà imprégné. À l’inverse, la référence à l’astronomie, voire à un espace entièrement mathématisé, permet d’aller n’importe où, de tracer un chemin dans des contrées inconnues. Pour autant, cette seconde méthode ne nous offre de posséder le monde qu’à travers le reflet vague de l’idée. Aussi, n’oublions pas la leçon des enfants et des San : car si nous ne sommes plus nomades, il est possible que la connaissance la plus intime du monde ne nous attende pas plus aujourd’hui qu’hier dans le ciel des idées, mais que nous l’ayons pour ainsi dire sous nos pieds.