Entretien

Deleuze et la vie intense : entretien avec Pierre Zaoui

Temps de lecture : 11 min

Deleuze et la vie intense : entretien avec Pierre Zaoui

Pierre Zaoui.© Xavier Schwebel pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Loin d’un positivisme béat, choisir la joie consiste plutôt à conjurer les malheurs en tâchant d’y dénicher de petites lignes de gaieté pure. Pierre Zaoui décrypte les sources de ce rapport à la joie deleuzien qui vivifie la pensée, comme la résistance, le désir et la création.

 

Lorsqu’on écoute et regarde Deleuze, au moins dans L’Abécédaire, il transmet quelque chose qui ressemble à de la joie, n’est-ce pas ? 

Pierre Zaoui : C’est vrai qu’une joie merveilleuse semble émaner de sa personne comme de chacun de ses écrits. Une joie compliquée toutefois, tantôt lumineuse tantôt obscure, tantôt immédiate et enfantine, tantôt souterraine et difficile, comme arrachée au grand livre de Satan. On peut essayer de la déplier un peu, au moins pour sa philosophie. La source principale se trouve évidemment chez Spinoza, pour qui la joie signifie l’augmentation de sa puissance d’affecter et d’être affecté (pas de son pouvoir, pas de sa supériorité, mais bien de sa puissance au sens de capabilité ou de promesse) – on a là l’expérience à la fois la plus commune (toutes nos joies quotidiennes minuscules) et la plus « rare et difficile » (la béatitude). En ce premier sens, la joie de Deleuze, c’est à la fois sa joie de penser depuis la souveraineté du concept (puissance d’affecter) et sa joie de trouver à penser dans mille rencontres différentes avec des mathématiciens, des peintres, des écrivains, des cinéastes, des militants politiques (puissance d’être affecté). Mais il y a au moins deux autres sources à sa joie. D’une part chez Bergson, et c’est alors la joie de créer (des concepts quand on philosophe) et de jouir des créations des autres (philosophes, artistes, savants…) : plus riche est la création, plus profonde est la joie, dit Bergson. D’autre part chez Nietzsche, où la joie de créer est alors beaucoup plus tragique, conquise sur la souffrance insondable de la vie, donc plus batailleuse et plus destructrice. On pourrait encore trouver une quatrième source, néo-platonicienne, celle de la troisième Ennéade de Plotin quand toutes les choses se contemplent elles-mêmes dans la joie de l’un, ou celle de la Monadologie de Leibniz quand chaque monade peut être lue comme la célébration singulière de la gloire de Dieu.
 

Il déclare que « le pouvoir a besoin de tristesse parce qu’il peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce qu’elle n’abandonne pas » : la joie est résistance ? Que dit Deleuze de spécifique par rapport à Spinoza ?   

C’est Godard, je crois, qui disait que créer, c’est résister. Ce qui permettrait de boucler la boucle : la joie est à la fois et d’un même geste persévérance, donc résistance, empowerment (« encapacitation », comme on le traduit affreusement mais justement) et création. Mais, en vérité, la boucle ne se boucle pas si facilement parce que ces différentes sources ne s’articulent pas très bien. Par exemple, pas facile de penser la joie créatrice de Bergson dans le système radicalement anti-créationniste de Spinoza ; pas facile non plus de concilier la joie chrétienne ou quasi chrétienne de Bergson ou Leibniz avec la joie « antéchristique » de Nietzsche.

Mais c’est peut-être là où on atteint la spécificité de la joie deleuzienne, qui serait une joie multiple, plastique, mobile – on pourrait dire « détonale », c’est-à-dire qui change sans cesse de tonalité, qui alterne du tragique au comique, du majeur au mineur, du commun au singulier, de la psychose à la perversion. À cet égard, la joie qui émane de Deleuze est peut-être la joie d’un système philosophique ouvert et non dogmatique, qui se déplace sans cesse, généreux et accueillant toute nouveauté (c’est sa puissance d’admiration sans égale pour tout ce qui n’est pas lui mais lui donne à penser). Ou on pourrait dire encore : la joie proprement deleuzienne, c’est la joie devant ce que David Lapoujade appelle « les mouvements aberrants » – les noces contre-nature (la guèpe et l’orchidée), les processus schizophréniques (la balade de Lenz), les synthèses disjonctives (la mise en variation de différences pures), les défigurations de Bacon… Cette joie serait alors d’un même geste multiple et une, créatrice et dysfonctionnelle, sérieuse et comique, savante et enfantine, un peu perverse et un peu folle.

Cet article est réservé aux abonnés