Dossier / “Comment prendre la bonne décision ?”
Pierre Zaoui : “Pour Spinoza, la décision de soi est un ‘miracle’”
Pierre Zaoui. © Franck Ferville pour PM - Illustration © William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 176 de Philosophie magazine « Comment prendre la bonne décision ? », en kiosque le 11 janvier 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Décider de soi, c’est renoncer à soi au profit du monde. C’est la conclusion à laquelle arrive Pierre Zaoui après avoir relu Spinoza. Il explique dans Spinoza. La décision de soi, ouvrage paru en 2008 et aujourd’hui épuisé, comment nous devons nous ouvrir à la joie et croire aux miracles, ces événements contraires à l’ordre habituel, afin de mieux nous diriger dans l’existence. Pour approfondir notre dossier, nous avons interrogé Pierre Zaoui.
« J’ai écrit Spinoza. La décision de soi à une période difficile de ma vie. En relisant le prologue du Traité de la réforme de l’entendement, j’ai eu un choc. Je considérais jusque-là Spinoza comme le philosophe le plus impersonnel. Or j’ai saisi pour la première fois la dimension profondément existentielle de cet écrit de jeunesse où il décrit un péril extrême, une vie qui ressemble assez à la mienne à l’époque, où tout est fragile et incertain. On présente souvent Spinoza comme le sage des sages, ou le philosophe le plus sage. Pourtant, le début du Traité est l’œuvre d’un jeune homme complètement perdu qui cherche son point d’appui dans la philosophie de façon à en faire un remède. Certes, c’est une idée classique pour les Anciens, mais elle n’est plus tellement à la mode au XVIIe siècle. Descartes pense plutôt la toute-puissance d’une volonté infinie, qui a un pouvoir de résolution absolument sans limite. À l’opposé du spectre, Spinoza se place du côté de la fragilité, du point de vue de celui qui n’a pas de force propre. Descartes est le grand penseur de la liberté, Spinoza celui de la libération. Quand, pour différentes raisons, on se sent soi-même esclave, serf, aliéné, le second a immédiatement plus d’attrait. Car il est bien là le problème essentiel du spinozisme : parvenir à se libérer sans cesse des forces qui nous asservissent non pas en les rejetant mais en en comprenant la nécessité et la puissance, et en retirant de la joie de cette compréhension. Spinoza nous enseigne donc que décider de soi, c’est apprendre à renoncer à soi au profit du monde – c’est de l’anti-développement personnel.
Plus précisément, il pose le problème ainsi : on n’est pas cause de soi, c’est autre chose qui nous cause ; comment peut-on dès lors participer à ce qui est causa sui, comment peut-on décider de soi ? Et si l’on prend bien ce problème au pied de la lettre, c’est déjà une véritable libération, au moins une libération de ce que Sartre appelait son “intimité gastrique”, car on comprend d’emblée que l’enjeu n’est plus du tout de chercher en soi on ne sait quelles “forces propres” (quand on ne va pas très bien, on sait qu’on n’en a aucune) mais d’instituer un nouveau rapport aux forces extérieures (les choses, les êtres, les idéalités mathématiques…) à toute fin qu’elles nous nourrissent au lieu de nous détruire. C’est assez rare de ressentir l’expérience exacte qui est en train d’être décrite dans un essai de philosophie classique.