Consentir à la nécessité

Temps de lecture : 8 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 73 de Philosophie magazine « 73 - octobre 2013 », en kiosque le 19 septembre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il était peut-être – avec Voltaire, Sade, ou Socrate avant eux – l’homme le plus libre de son temps. Mais telle était la grandeur (et la bizarrerie) du siècle des Lumières que Denis Diderot, l’insoumis par excellence, fut aussi le philosophe qui sut, mieux que les autres, mettre en cause l’idée même de libre arbitre – et démasquer les mécanismes à l’œuvre sous les décisions que nous croyons souveraines.

À la mémoire de Raymond Trousson[1]

 

Diderot ? Un esprit libre qui soumet l’esprit au corps. Un combattant qui remplace la volonté par le désir. Une céleste intelligence au service d’un matérialisme étincelant. Admirer son parcours, c’est faire une cure d’héroïsme. Lire ses livres, c’est prendre une leçon de nécessité. Est-ce contradictoire ? Tant s’en faut. Car la liberté n’est pas de faire ce qu’on veut, mais de savoir ce qui nous détermine.

Diderot en 6 dates

  • 1713 Le 5 octobre, naissance à Langres 
  • 1749 Censure de La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient ; emprisonné trois mois 
  • 1751 Parution du premier volume de l’Encyclopédie, dirigée avec d’Alembert 
  • 1766 Diffusion des dix derniers volumes de l’Encyclopédie 
  • 1773 Séjour en Russie auprès de l’impératrice Catherine II 
  • 1784 Le 31 juillet, mort à Paris

Ainsi de l’Encyclopédie, par exemple. Ce n’est pas seulement dans l’ambition prométhéenne de « rendre la philosophie populaire » en donnant la forme d’un dictionnaire à la totalité du savoir disponible que Diderot trouva la force de pourfendre les « antiphilosophes » attachés à en contrarier l’avènement… mais surtout dans le goût d’être porté par un enjeu qui le dépasse, d’être mû par une nécessité qui l’oblige. Si le philosophe ne courbe pas l’échine et s’il triomphe in fine des plumitifs qui le conchient, c’est qu’il a pour tâche, ou pour devoir, de donner le jour à « un livre qu’on pût consulter sur toutes les matières, et qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l’instruction des autres, qu’à éclairer ceux qui ne s’instruisent que pour eux-mêmes ». Le courage n’est pas dans l’irrédentisme empanaché, mais dans la fidélité aux exigences de l’époque et du talent. L’indépendance dont Diderot porte le témoignage est un élan plus qu’un libre arbitre. Si Diderot l’emporte (et la liberté avec lui), c’est qu’il n’a pas le choix. Il est libre, parce qu’il est décidé.

La liberté politique elle-même est conçue par Diderot sur le modèle nécessaire d’une affinité moléculaire. Le corps social est une fourmilière, une ruche, un être collectif : « Dans un État bien ordonné, une cité peut être regardée comme une seule personne, et la réunion des cités comme une personne, et cette dernière personne comme soumise à une autorité qui réside dans un individu physique ou dans un être moral souverain, à qui il appartient de veiller au bien des cités en général et en particulier. » La liberté publique est l’émanation des nécessités naturelles. Et s’il convient d’éviter l’anarchie, si la tâche d’un citoyen est de s’opposer à la subversion du souverain, c’est qu’il appartient au roi (qui n’est pas roi de droit divin, mais seulement le représentant d’une souveraineté qui, dans le principe, est tout entière entre les mains du peuple) de veiller aux lois organiques du développement économique.

Cet article est réservé aux abonnés